![]() |
|
|
Compte-rendus des commissions de travail - 6 novembre 1998 : corriger, se corriger (avec un correcteur de presse) - 28 janvier 1999 : écrire, rédiger, atelier d'écriture |
|
Vendredi 6 novembre, des parents, une dizaine, des instits, deux et un invité se retrouvent pour débattre, échanger et faire avancer la réflexion sur le thème de l'Expression écrite à l'école. En voici le premier compte-rendu. Ce texte sera distribué à l'ensemble des parents de l'école et affiché. Objectifs de la commission : une réflexion sur l'Ecrit, expression orale, expression écrite, orthographe, conjugaison, grammaire, voire calligraphie. Volonté de transmission et d'élargissement de notre réflexion à l'ensemble des parents de l'école : par un résumé régulier à l'issue de chaque rencontre, des expos ponctuelles de travaux écrits d'enfants, l'intervention d'écrivains, de conteurs, de correcteurs, de professeurs, une assemblée des commissions de l'école, ouverte à tous au cours du 2ème trimestre. Au cours de notre première réunion, Richard Wilf, correcteur dans la presse, nous a parlé de son métier : - relecture et vérification de l'orthographe, de la typographie mais également du sens des textes. - idée de l'apprentissage de ce métier pour lequel il existe maintenant une école de formation mais qui se faisait auparavant par un système de tutorat (le nourrissonage), chaque correcteur débutant étant épaulé par un ancien jusqu'à ce qu'il puisse devenir lui-même autonome et former d'autres débutants. - en corrigeant on apprend à corriger. Ecrire, qu'est-ce que cela signifie ? Avant tout c'est un moyen de communiquer mais aussi d'inscrire - dans le sens de laisser une trace - faire un outil de référence, clarifier ce que l'on veut dire. Se pose alors la question des deux "métier" de celui qui écrit : l'écrivain et le correcteur. A l'école, l'enfant doit apprendre ces deux métiers. On peut penser que dans un premier temps il va écrire dans le sens de transcrire de l'oral; l'absence de ponctuation, les maladresses lexicales, l'orthographe erronée, n'empêcheront alors pas son écrit d'avoir un sens (soit parce que la ponctuation absente sera remplacée par des mots du type "alors, après, aussi, et puis..." et parce que, lisant à d'autres, il rétablira de lui-même les oublis ou soit parce qu'il placera des respirations aux moments nécessaires)* Il agit donc en écrivain d'abord. Dans un deuxième temps, le métier de correcteur devra intervenir pour que son écrit soit objet de lecture, objet social, objet d'échange. - comment se met alors en place ce métier de correcteur ? - passe-t-il par la correction des autres textes des autres enfants (parfois plus aisée par le recul qu'il permet) ? - quels outils lui fournit-on à l'école et à la maison (sachant que, délà en CP, les champs lexicaux sont très variables d'un enfant à l'autre) ? Dictionnaires ? Lexiques ? Autres référents écrits ? Et comment les utilise-t-il ? Quelle méthodologie pour lui apprendre à s'en servir ? - quelles sont les interventions de l'adulte ou les réponses au questionnement de l'enfant sur l pourquoi de l'orthographe des mots en fonction des âges et étapes de maturité ? - comment faire pour que la correction soit utile à l'enfant ? * il est rappelé, à ce sujet, que la ponctuation typographique n'a pas été inventée en même temps que l'écriture et que jusqu'à la fin du Moyen-Age (sous l'imposition de l'Eglise) les textes s'écrivaient sans blanc, ni séparation entre les mots. La lecture des textes se faisait également (toujours par tradition) à voix haute. Lire à ce sujet l'Encyclopédie Universalis, chapitre lecture. Jeudi 28 janvier : nouvelle rencontre avec deux invitées. Il s'agit de deux personnes animant ou ayant animé des ateliers d'écriture pour enfants et/ou adultes. Voici le compte-rendu de cette rencontre et du débat qui a suivi. L'une d'entre elles, écrivain, travaille en collaboration régulière avec des enfants d'écoles primaires du 20è arrondissement, avec l'instit et un metteur en scène. Les enfants improvisent une scène à sa demande. Celle-ci sera retranscrite par ses soins et l'histoire deviendra ensuite une pièce de théâtre jouée par les enfants. La seconde personne a beaucoup travaillé avec des enfants en difficultés, l'écriture leur permattant de s'exprimer. Donner le goût d'écrire passe-t-il par le livre ? Les avis sont très partagés autour de cette question. Redonner le goût de la lecture comme acte ludique et non pas comme acte scolaire. Nécessité de restaurer le livre comme un plaisir. L'enfant qui n'aime pas lire, aime-t-il écrire ? Ecrire permet à l'imagination de s'exprimer. Tout ce qui est incitatif à l'écrit est important, sous forme de jeux : jeux de mots, découpages de mots... Intérêt de ne pas séparer la notion de livre en Maternelle et en Primaire afin qu'il ne soit pas uniquement perçu quand l'enfant grandit, comme un outil de travail et trop souvent de torture. Tout ce qui peut encourager la lecture est important afin de développer le sens critique de l'enfant. Nécessité de séparer les objectifs : l'écrit libre et l'orthographe qui remet en évidence le problème de la "faute". Où l'on reparle de l'orthographe et de son impact sur l'écrit. Mais le travail de l'écrit peut se faire également à partir de supports variés tel que l'image. Beaucoup d'enfants laisseront libre cours à leur imagination car l'écrit les libérera de leurs inhibitions même si les textes sont pleins de fautes d'orthographe. L'enfant en disant son propre texte y trouvera une nouvelle dimension, on pourra également et après seulement, rentrer dans la notion de correction de l'écrit afin de ne pas entraver l'imagination de l'enfant. L'idée de production est intéressante car transcrire ou retranscrire via des supports différents (journal, carnet de voyage, etc) permettra à l'enfant de dire certaines choses, d'aborder ses propres difficultés. Où l'on parle de la "thérapie" par l'écrit et le théâtre. Faire naître le plaisir de l'écrit est possible dans ces ateliers d'écritures, temps souvent trop court mais où les enfants sont surpris par ce qu'ils découvrent et osent faire ou dire. Ils changent de comportement et de mode de fonctionnement. Certains enfants en grande difficulté pour lire liront dans ces moments-là, parfaitement à leur insu. On constate qu'il y a beaucoup plus de filles dans ces ateliers d'écriture, un grand volontariat d'aller vers l'avant. |
| Remontez au début | accueil |
|
Le 4 décembre 1999, Monsieur Alain REY, directeur de publication du dictionnaire ROBERT, chroniqueur émérite à France-Inter, au Magazine Littéraire et grand amoureux des mots et de leurs usages a répondu favorablement à notre invitation. Voici le compte-rendu de son intervention. Je vais dire quelques mots sur le problème de l'écriture,
de la correction, de l'orthographe, du rapport entre parlé
et écrit, mais j'aimerais bien que ça s'articule
après par rapport aux questions que vous avez envie de
poser ou aux problèmes qui vous préoccupent, parce
qu'il est évident que c'est une question qu'on peut traiter
de manière abstraite ou théorique, mais qu'il vaut
mieux tenir compte dès le départ des réalisations
particulières du langage par chacun, parce que c'est de
là qu'on part réellement. Ensuite, il se passe un autre phénomène : les
échanges linguistiques à l'intérieur de
l'école, et de ce point de vue-là, la cour de récréation
est peut-être aussi importante que la classe- je ne dis
pas ça méchamment- c'est une période d'apprentissages
spontanés par échanges; il ne s'agit pas d'intervenir
pour leur donner des cours de communication , par ex d'engueulades
ou d'insultes, ça généralement ils l'apprennent
assez vite, mais ça fait partie des procédures
d'apprentissage et ça me permet de passer à un
autre facteur qui est, que quand on apprend la manipulation d'une
langue à un enfant, on part d'une donnée inégale,
qu'il s'agit d'égaliser en principe, c'est à dire
de favoriser surtout ceux qui ont un rattrapage à faire; Donc, je crois que dans ces histoires d'apprentissage, il
serait très difficile d'avoir un accès à
une langue écrite correctement maitrisée s'il n'y
a pas déjà une familiarité et un plaisir
de la langue orale....et pas le sentiment qu'il y a un fossé
entre les deux et qu'on demande à l'enfant de faire un
effort physique extraordinaire qui consisterait à faire
de la course de haies avant de savoir marcher. Je crois qu'il faut leur faire sentir - c'est pas la peine
de leur dire explicitement- qu'ils ont à leur disposition
un instrument faramineux qui est le langage humain, ne serait-ce
que faire des comparaisons avec les animaux qui ne l'ont pas.
Un chien, il a peut-être 35 sortes d'aboiement (en étant
optimiste) à sa disposition; ça fait un très
petit dictionnaire; alors qu'un enfant qui rentre à l'école,
il a déjà la maitrise, à mon avis, d'entre
5 et 10 000 unités lexicales (pas 5 à 10 000 mots,
mais si on compte toutes les unités de désignation,
avec les locutions, avec les sens différents du même
mot, je suis sûr que ça va dans cette direction-là). Interruption et changement de salle (......) Moi je ne m'en suis pas occupé personnellement, mais
ma femme était membre de la commission pour le projet
de réforme qui finalement n'a pas été signé
par François Mitterrand...ça a été
une levée de boucliers monstrueuse dans laquelle les gens...
B: M'enfin, on arrive bien à changer de monnaie, on peut bien aussi changer d'orthographe ? Vous croyez que la France aurait changé de monnaie
toute seule? B: On peut trouver des mots entre les québecois et les français qui ne s'écrivent plus pareil ? Oui... un peu à l'image de l'anglais des USA et du Canada, qui est écrit souvent différemment de l'anglais britannique... oui des grosses différences... c'est freiné par l'Institution, mais ça existe, ça passe. B: Et dans la réforme de l'orthographe, il y avait quoi, à part le "ph"? Ils avaient renoncé à faire un rapprochement
phonétique, parce que là, c'était la révolution,
l'émeute généralisée! mais il y avait
la tentative de simplification et de réduire les anomalies
trop visibles comme charrette/chariot ou imbécile/imbécillité,
qui sont des difficultés totalement ineptes et inutiles,
puisqu'elles ne font que rajouter des listes d'exception ... B: La plupart des éléments de cette réforme n'est pas rentrée dans les manuels scolaires.....ou en annexe... Oui, très peu de choses: justement, ce que les commentateurs
avisés ont pu dire, c'est que, cette réforme, si
elle n'était que gouvernementale, c'est comme si on ne
faisait rien du tout; elle devait passer obligatoirement par
l'Education Nationale. Et, en France, vu le poids de l'Education
Nationale, ça aurait pu changer mais ça ne s'est
pas passé comme ça. A.M: Mais ça, c'est une position d'adulte, de personnes qui ne sont plus en situation d'apprentissage... la position des enfants n'est pas connue sur l'affaire... Ah oui, les enfants, si on leur donnait le choix d'écrire "doigt" : dwa , je crois que ça ne leur déplairait pas.. A.M: mais c'est le serpent qui se mord la queue parce que
les enfants sont héritiers de cette position-là,
qu' ils sont sous l'emprise des gens qui ont le même type
d'exigence et que, malgré tout, l'orthographe conditionne
la compréhension qu'on a des choses, et que c'est une
façon de partager, au-delà de la forme, le sens;
on s'aperçoit bien que quand on lit un texte phonétique,
on a vachement de mal à le faire.. A.M: Oui, mais sachant de plus que l'écriture phonétique peut être différente d'une personne à l'autre.. Ah non, je parle de l'API , l'Alphabet Phonétique International.. A.M : Alors, c'est une autre forme d'apprentissage.. Oui, mais qui est pas monstrueuse; on a à apprendre
une dizaine de signes supplémentaires... C'est sûrement lisible par d'autres, rassurez-vous... A.M: Oui, mais je me demande s'il y a bien une compréhension chez les enfants. Sûrement que oui, et puis on ne peut pas figer les choses, ils sont en apprentissage, donc ils vont aussi comprendre effectivement qu'il faut partager certaines normes au minimum pour se faire comprendre. Oui, mais qu'est-ce qu'il fait votre fils quand il fait du
rap et qu'il l'écrit comme ça ? Oui, mais ce que je me pose comme question au-delà de ça... je ne m'inquiète pas outre mesure.... Si votre fils a les deux codes, ça va.. Oui, c'est ça, mais après, est ce que la maitrise des deux ou la distinction entre les deux s'opère aussi facilement que ça ? C'est très compliqué, parce que le rapport entre
l'oral et l'écrit est généralement ressenti
comme une dichotomie très forte, parce qu'on sait bien
qu'il y a des difficultés d'apprentissage de l'écriture,
et que c'est pas la même chose d'écrire et de parler.Ca,
tout le monde est conscient de ça, mais on est moins conscient
qu'il y a toutes les formes dans la société d'écrit-
parlé, de parlé- écrit (exemple çà
: le rap) L: Oui, mais ça c'est intéressant; moi je travaille avec des adolescents en grande difficulté à l'écrit, et intuitivement, j'ai envie de travailler avec eux sur l'étymologie, et je trouve que c'est quelque chose qui leur apporte beaucoup. Oui,mais pourquoi faut-il que l'étymologie se transcrive dans les difficultés d'apprentissage de l'écriture ? ça, c'est une question...Ce n'est pas parce que l'étymologie ne serait pas marquée dans les mots qu'on n'aurait pas le droit de faire de l'étymologie... X: C'est peut-être surtout que l'apprentissage ne passe pas assez par l'explication de ces mécanismes de langue... nous, on a appris à conjuguer des listes infernales de verbes au subjonctif et on n'est jamais passé du présent de l'indicatif au présent du subjonctif alors que ça se fait en trois secondes et qu'il suffit de le dire.Les enfants sont capables de l'apprendre....ça se fait peut-être un peu plus maintenant, mais... Oui, et il y a aussi des problèmes de fréquence:
dans la forme de français qui se pratique spontanément
aujourd'hui, l'imparfait du subjonctif passé deuxième
forme, tout le monde s'en fout, personne n'en a besoin, ça
ne sert jamais...
Oui, mais là, justement, il n'y a pas de tradition littéraire aussi ancienne que celle de l'allemand littéraire, qui date au moins du 16è siècle. B: C'est vrai que ça a été un peu plus facile, parce que ma grand-mère lisait toujours le journal en allemand. A la limite, prendre l'orthographe et la grammaire allemande pour écrire l'alsacien, c'était plus simple comme passage.. Oui, la plupart des alsaciens sont en fait trilingues: ils parlent le français, le dialecte allemanique et lisent et écrivent l'allemand; mais souvent, ils ne le parlent pas bien, parce que quand ils parlent, ils font des "alsaciennismes"partout, c'est normal. V: Comment c'est leur rapport à l'écrit? comment ils passent, ces enfants qui sont trilingues, à l'écrit? A l'écrit français, vous voulez dire? V: Oui. Eh bien disons que là, ça se passe exactement dans les mêmes conditions que dans le reste de la France. B: Moi, quand je suis arrivée à l'école maternelle, je ne parlais pas le français, je parlais qu'alsacien.. Alors là, ça dépend de leur maitrise du français parlé.Or- et il est vrai que là, il y a un problème de registre et d'opposition entre l'écrit et le parlé- le parlé, c'est plutôt l'alsacien, l'écrit c'est plutôt l'allemand ou le français; c'est comme ça que ça se répartit. V: Oui, mais moi, je suis pas tout à fait d'accord.Moi
je suis pas française, je parle pas le français
à la maison, et on a une belle-fille qui n'habite pas
en France (née en France) et qui n'a pas une seule faute
d'orthographe en français (qui va dans une école
française). Je crois que le trilinguisme n'est pas un état de fait; ça dépend vraiment de chaque situation particulière, du rapport entre les langues, de la manière dont elles sont pratiquées, de l'usage de l'une par rapport à l'autre... on ne peut pas parler dans l'abstrait; là, on vient de parler collectivement de ce qui se passe en Alsace, c'est pas applicable à d'autres langues, je sais pas...c'est un trilinguisme dans quelles langues, là? V: Français, espagnol et anglais... y'a aussi d'autres langues... du turc aussi, mais c'est pas tout le temps... Il arrive très souvent quand il y a plurilinguisme (et ce que vous disiez justement semble aller dans ce sens-là) que ce n'est pas forcément la langue la plus familière sur le plan oral qui va être la mieux écrite, parce qu'il y a un effort qui va être à la fois un effort d'apprentissage de l'écriture et d'apprentissage de la langue en même temps- quand c'est une langue seconde, et très souvent les bons élèves de français/langue étrangère dans les pays où on pratique une autre langue d'une manière générale et où dans la famille on ne pratique pas le français, ces élèves ont souvent une excellente orthographe; parce que leur apprentissage du français est fait en grande partie de l'apprentissage de l'écriture et qu'il n'y a pas d'opposition entre les deux, ni de connaissance spontanée de l'écrit (et que les méthodes d'apprentissage sont différentes et très variables aussi d'un pays à l'autre). X: On transfère des compétences linguistiques: quelqu'un qui a déjà acquis des compétences dans une langue, en général, va les transférer quand il va aborder une autre langue.. Oui, mais le transfert, c'est un phénomène général
d'aptitude; et à partir de là, il y a des modulations
sur tous les plans parce qu'il y a des domaines qui sont plus
ou moins acquis facilement....Vous savez, quand un français
apprend le chinois, il va avoir deux difficultés spécifiques
quasiment insolubles, qui sont la maitrise des tons (puisque
çan' existe pas en français) et l'apprentissage
de l'écriture avec les caractères...bon, ce qui
est un apprentissage de la vie: comme nous, on apprend des mots,
eux, ils apprennent les signes, c'est parallèle. V: Mais l'espagnol, c'est facile, on peut s'en servir pour entrer directement, c'est pareil.. Oui, et puis comme il y a une homogénéité
entre l'espagnol parlé et écrit que le français
n'a pas du tout, c'est aussi déjà un point de départ
qui est différent d'une autre langue. V: Comment vous expliquez cet acharnement à faire de la grammaire la loi...j'ai du mal à accepter l'enseignement de la grammaire... Oui, on l'a dit tout à l'heure, je crois que c'est une tradition.Ca vient d'une époque où on était très soucieux de tout théoriser et où le nombre de gens qui savaient lire et écrire par rapport au reste de la population (et qui étaient éduqués, je veux dire qui avaient droit à une éducation, par rapport à ceux qui en avaient pas du tout), était très petit... et on a gardé cette habitude de vouloir rendre compte théoriquement de tout; et ça, c'est sûr que c'est un excès. Seulement dans ces cas-là, on sait jamais ce qu'il
faut larguer et ce qu'il faut garder, parce que d'une certaine
manière, c'est ça qui a garanti une certaine maitrise
d'un registre relativement élevé du français,
qu'on peut observer non seulement chez les gens qui écrivent
bien (parce qu'il y en a quand même plus qu'on ne le dit)
mais aussi chez ceux qui parlent bien. Souvent on se plaint du français comme si c'était la faute de la structure de la langue; je crois souvent - comme vous apparemment- que c'est parce qu'on veut expliciter totalement la structure de la langue, alors que ce n'est pas l'objet. X: Mais il faut bien quand même quelques repères:
quand on voit.. quand les enfants passent à l'apprentissage
d'une langue étrangère... X: Oui, qu'ils aient un repère minimum.. Ah oui, mais pas si minimum que ça... seulement ça ne devrait pas aller jusqu'à des problèmes aussi embarrassants et pointus que l'accord des participes, avec tout l'arbitraire... X: Mais ça peut être amusant...je crois que tout est question de méthodologie. Oui, si on arrive à en faire un objet d'amusement, m'enfin là, je suis un peu sceptique...faut beaucoup de talent..bon..mais par exemple, tous les problèmes de concordance des temps qui est tout à fait nécessaire pour faire un discours qui se tienne et que les gens ne savent plus du tout maitriser.Si vous voulez, j'ai l'impression qu'il y a eu une perte de compétence dans l'apprentissage du français qui est de plus en plus sensible quand on s'éloigne des petites unités: bon, quand il s'agit de faire un sujet- verbe-complément, ça va à peu près parce que c'est de la grammaire élémentaire, mais quand il s'agit de représenter un discours de manière à peu près logique, par exemple l'utilisation de tous les éléments de l'articulation du discours (car, en effet, puis etc...) on voit des copies de bachot - qui sont par ailleurs intelligentes- où ça ne marche pas du tout: visiblement celui ou celle qui a écrit n'a pas réussi à mettre en forme ce qu'il avait pensé... Donc, est-ce que ça peut se résoudre par un apprentissage théorique de la grammaire? je ne le pense pas,c'est une pratique commentée...la lecture... A.M: ça se résoud aussi par çà; on en est tous hétitiers: on a tous appris comme çà et on est relativement performants. On arrive à se faire comprendre, donc effectivement on pourrait dire qu'on perpétue l'apprentissage théorique tel qu'il a toujours existé,pour cette raison. G: C'est le problème de la pratique.;la pratique a été à l'école, depuis environ 100 ans, essentiellement basée sur un travail par rapport à l'écrit, alors qu'on peut très bien imaginer cette pratique - dont parlait Mr Rey- à l'oral.. Oui, je crois que cette pratique est récupérable, mais c'est probablement l'ordre des choses qui n'est pas... Il y avait dans la pédagogie ancienne du 17è, 18è siècle, chez les Jésuites notamment, une très grande attention à l'ordre dans lequel il fallait apprendre les choses; pas commencer par n'importe quel bout.Or, en passant par une description théorique abstraite de la grammaire, on a tendance à tout brouiller et à ne pas faire comme si c'était un apprentissage. C'est pas par hasard que les meilleurs pédagogues du
français à l'époque où il y avait
peu d'élèves, étaient en même temps
des pédagogues du français, du latin et en général
d'une troisième langue. L: Mais c'est important ce que vous dites, qu'il y a un temps pour apprendre,parce que c'est vrai que la langue écrite, elle permet de se réapproprier la langue aussi... Oui, mais le rôle de l'école est quand même de de faire en sorte que la langue écrite elle aussi soit maitrisée; mais pour faire en sorte qu'elle soit maitrisée, je pense qu'il ne faut pas en faire une sorte de construction abstraite à priori, et supérieure à la langue parlée,en oubliant finalement de perfectionner le parlé: c'est pour ça que je pense qu'il doit y avoir tout le temps un aller-retour entre l'écrit et le parlé. Et je pense que dans la pédagogie de la langue, comme dans la pédagogie de pas mal de choses- c'est pareil quand on apprend à jouer du piano ou du violon- entre la pratique pure et l'amélioration des techniques et la théorisation, il doit y avoir toujours un aller - retour, c'est à dire qu'à partir d'un certain moment dire :"voilà ce qu'on a fait, mais ça implique ceci..." AM: Mais quand on lit les manuels notamment au collège à un certain niveau ! Ah oui, il y en a qui sont beaucoup trop abstraits.... d'une part, ils sont trop abstraits et d'autre part, ils sont pas toujours dans le "bon ordre", parce que l'ordre c'est celui qui a été maitrisé par celui qui a fait le manuel et pas du tout l'ordre qu'il fallait appliquer,mais ça c'est difficile aussi, c'est pas du tout évident. AM: Effectivement, parce qu'il y a eu d'autres formes de conceptualisation de la langue dans l'analyse formelle des textes,et enfin ce qu'ils font au collège, ça devient...! C'est pour ça que le maître est complètement incontournable, parce que jamais un manuel, jamais une grammaire, jamais un dictionnaire ne sera capable de s'approcher des problèmes spécifiques de l'enfant X: Même le Grand Robert ???!!! Mais le Grand Robert, il n'est pas fait pour les enfants; de toutes façons, si vous voulez, la description d'une langue par une grammaire ou la description du lexique par un dictionnaire, ce sont des instruments de travail, ça s'adresse à un type de public bien spécialisé, mais de toutes façons, plus on se rapproche d'un public jeune et en cours d'apprentissage.... je vois le Robert Junior que j'ai suivi d'assez près,
qui est relativement une réussite et qui fonctionne assez
bien, et bien ça n'a peut-être pas été
assez dit, mais on avait associé des enfants pour la conception
du bouquin; on a eu pendant la rédaction des réunions
avec les enfants qui ont supprimé les définitions
qu'ils ne comprennaient pas, qui ont critiqué des trucs...
mais il n'en demeure pas moins que ça ne peut pas résoudre
les problèmes, sauf pour les élèves extrêmement
doués, parce que les renseignements qui sont là-dedans
sont déjà filtrés, rendus trop abstraits
par rapport à une pratique. Oui, mais on peut l'utiliser pour le travail écrit
parce que justement j'ai vu des évocations du travail
de correction...(bon, y'a beaucoup d'écoles où
c'est pas utilisé), mais en revanche si on travaille sur
la langue parlée, on sera bien obligé de l'utiliser. X: Mais c'est pas trop repris par l'Education Nationale. C'est pas trop repris et je dirais même que c'est pas
repris par les alliances françaises quand elles ont des
établissements d'enseignement dans les mêmes villes
ou aux mêmes endroits; au contraire, c'est la "gueguerre"! On est quand même étonné de voir le nombre
de gens qui maitrisent le français un peu partout dans
le monde, même si tout le monde pleurniche en disant "l'anglais,
l'anglais"... L: Oui, mais au-delà de l'apprentissage de l'anglais, de l'espagnol, ou de n'importe quelle langue, c'est aussi apprendre une langue, quoi...je dis ça parce qu'en pédagogie du français/langue étrangère, on interroge beaucoup la langue...c'est presque une étude scientifique des outils de la langue, et c'est intéressant... Oui, mais il ne faut pas ça, qui est un état
méta-linguistique si vous voulez, avec le fait d'offrir
à un individu humain en cours de croissance les moyens
de s'exprimer spontanément et de coller à sa propre
expérience sans détruire d'ailleurs les autres
expériences s'il y a bilinguisme ou trilinguisme; parce
que je suis persuadé qu'un bilinguisme maitrisé
est la meilleure manière... AM: Et ce serait dans cette perspective qu'il y aurait une simplification ou un changement de direction? Oh, ça revient périodiquement.Il y a eu cette
tentative du temps de Mitterrand; finalement, il a fini par reculer
lui-même et par ne pas signer les décrets- qui du
coup ne sont pas des décrets mais des circulaires...et
résultat: même pour écrire "évènement"
comme on le prononce, c'est incroyable: j'ai fait un article
de dictionnaire en donnant les deux orthographes, bien entendu
en respectant l'orthographe traditionnelle quand il s'agissait
de citations, et en mettant des exemples qu'on fabrique avec
l'orthographe nouvelle..mais j'ai eu un mal de chien parce que
les correcteurs corrigeaient à chaque fois, ça
revenait avec les deux accents aigus, y'avait rien à faire!
mais là, c'était logique: on apprend aux gens à
dire "évènement" et on leur demande d'écrire
"événement"...et l'Académie qui
avait accepté dans un 1er temps a reculé et a corrigé
toutes les simplifications orthographiques qu'elle avait mis
dans ses fascicules quand c'est sorti en volumes. C: Quand ça ne change pas l'étymologie, pourquoi tant de résistance? Ah, c'est l'attachement à une image..bon, c'est pas
totalement négatif, ça veut dire qu'il y a des
gens passionnés par ça, mais c'est complètement
illogique: on confond le rapport qu'on a à la langue et
le sentiment de la langue, et le jugement sur la langue, avec
la langue; tout le temps.On vous dit "le français
est mort", ça veut dire "les français
parlent plus bien le français"...ç a n'a rien
à voir! Le français se porte très bien!
C: le problème, c'est qu'il y a eu tentative de substitution d'une orthographe par une autre...alors, est-ce qu'on peut pas laisser à chacun le choix d'écrire comme il le souhaite? C'est ce que disaient les tolérances orthographiques
au début du siècle.Je costate qu'il y a un blocage
au niveau de l'orthographe, ça pase très mal, alors
que pour la féminisation, là, ça a passé:
la ministre, c'est passé, y'a plus que l'Académie
pour pleurnicher, mais ça sert à rien, c'est passé..les
médias l'ont fait passer, les dictionnaires le mettent..la
juge... S: est-ce que vous pensez qu'il y a vraiment une révolution depuis le 19è siècle, et que maintenant, la sélection pour l'administration ne se base plus sur l'orthographe?est-ce qu'il y a un espoir de ce côté-là? parce que moi, j'ai déjà une idée... Je crois que ça n'a pas beaucoup changé; beaucoup de gens souhaitent que ça change, le disent, mais ça ne change pas; S: mais pour quelles raisons ils veulent que ça change? parce que finalement c'est une preuve de bonne volonté d'écrire..... Ah oui, de bonne volonté et aussi de preuve de maitrise
d'un système qu'on impose.mais on pourrait tout de même
imaginer que quelqu'un qui écrit un truc extrêmement
intéressant en faisant trois fautes d'orthographe, vaut
mieux que quelqu'un qui écrit que des conneries avec une
orthographe parfaite..... X: mais est-ce que ce n'est pas une perpétuation de cet élitisme qu'il y avait avant? En partie...c'est la thèse de Duneton qui dit que le français est mort, lui aussi, mais pas du tout à cause de l'anglo-américain, mais parce qu'on a tué les dialectes, on a voulu trop normaliser, que c'est devenu une langue artificielle, débile etc.. X: non, je pensais en fait que, en même temps on dit "démocratisation de l'orthographe" et en même temps, on continue à avoir cette orthographe très lourde, compliquée..il y a un paradoxe..; Oui,c'est une idée de la démocratisation qui est élitiste, c'est demander à tout le monde d'être de l'élite.Vous savez, il y a des tas de domaines où on est comme ça: par exemple l'idéal d'avoir 100°/° des français qui passent le bachot...et quand tous les français auront le bachot, qu'est-ce que ce sera de l'avoir? bon, en même temps, c'est souhaitable aussi... A.M: oui, on peut supposer que le propos de départ était ...généreux...? Ah ben, il était l'égalité des chances
transformée en égalité effective jusqu'à
un certain point...bon, savoir écrire c'est une chance
évidemment par rapport à ne pas savoir écrire,
dans une société moderne. AM: comment on réduit l'écart entre la langue parlée et l'écrit de manière à ce que l'apprentissage soit facilité et soit le mieux maitrisé possible?.. On peut pas vraiment réduire dans la mesure où c'est la société qui règle ça, c'est pas une décision individuelle ou collective... AM: est ce qu'on imagine de nouveaux outils pédagogiques? A mon avis, ils porteront sur la maitrise de la langue orale
et sur une diminution des aspects théoriques, et une augmentation
des aspects pragmatiques sur la langue écrite; L: oui, parce que je crois que le principal, c'est pas les fautes, c'est la sérénité avec laquelle on va aborder ou pas l'écrit... Sérénité...et plaisir aussi...et tout
ça , on peut penser que c'est vraiment dommage que toutes
les techniques de maitrise de la langue orale ont disparu dans
la société moderne. V: c'est une langue dont on se sert énormément pour se réconforter, le français, beaucoup plus que l'anglais ou même l'espagnol... Ca, je sais pas...je crois qu'on peut se réconforter
en toute langue et on peut s'emmerder en toute langue ! L: mais justement, quand il y a des dialectes, on a presque l'impression que la langue écrite et la langue orale sont des langues étrangères, je pense au Maroc où les gens parlent le dialecte entre eux, et l'écriture c'est une langue qu'ils ne parlent pas, et c'est une langue qu'ils n'abordent qu'à l'écrit. Oui, on se retrouve dans une situation presque comparable
à celle de l'alsace où, quand on parle, on parle
alsacien et où quand on écrit, il y a une littérature
dialectale, mais elle n'est pas aussi importante que le fait
d'écrire en allemand standard qui est la référence
pour l'écrit. L: c'est vrai que si on pousse un peu, on va toujours retrouver ce phénomène... Pas toujours...parce qu'il y a des langues dont les écritures
sont quasiment indépendantes de la langue parlée..exemple
il y en a une qui est éclatante, c'est le chinois..parce
que le problème se pose pas de savoir si vous allez écrire
en cantonnais ou en mandarin parce que vous écrivez en
chinois, et y'a pas deux façons d'écrire en chinois,
y'en a qu'une... X: je voudrais avoir votre avis sur le fait que l'orthographe soit moins importante sur la messagerie Internet...pourquoi? parce que normalement les gens qui savent s'en servir doivent avoir les moyens et les acquis nécessaires pour écrire correctement orthographiquement, et non, on est pas obligé d'écrire correctement sur Internet.... Parce que Internet est quand même un système
qui dépend complètement de la langue anglaise et
dans lequel les autres langues sont complètement acceptées,
mais à condition de simplifier leur système de
référence pour se mouler dans le cadre général
et pas compliquer les choses au point de vue des transmissions. A mon avis, ça va changer....pour le moment, on est
à ..entre 85 et 88°/° d'anglais à Internet
dans le monde...ça doit être 3°/° de français,
de l'espagnol, les asiatiques communiquent en anglais...il ne
srete pas beaucoup de place..un peu d'allemand, un peu d'italien...bon,
mais en ous cas nettement plud de 80°/° d'anglais.Mais
le jour où Internet sera entre les mains de tous les brésiliens,
par exemple, ça fera que le portugais aura 6 ou 7 °/°
et si on arrive à 50°/° d'anglais, à mon
avis, chaque langue réinjectera à ce moment-là
des éléments orthographiques qui lui sont propres...Pour
le moment, on est au minimum commun, si vous voulez, et le minimum
commun... X: et le minitel !!!!... Oui, parce que le minitel, c'est encore proto-historique!!!
X : ce que vous pensez, c'est qu'avec le temps, ça va pas influer sur une simplification du français dans la vie courante, c'est au contraire..ça va être plus sophistiqué et donc... Oui, parce qu'une culture, c'est quand même plus qu'un système de communication internationale.. X: En même temps, on peut dire que les gens écrivent plus grâce à Internet.... Ah mais c'est très important Internet pour le retour
de l'écrit...très important..mais...même
le style est plus le même: "bonjour" toc, les
sentiments distingués ont disparu! partis en fumée!!!ça
c'est pas un mal absolu, à condition qu'on ait le droit
de le faire si on a envie.. Il y aurait peut-être des choses à faire avec
la radio...essayer de faire écouter des trucs et voir
si c'est inventé ou écrit...parce qu'il y a des
émissions qui sont entièrement orales...je pense
à Daniel Mermet ou des gens comme ça, c'est du
vrai oral, ça...ça s'entend d'ailleurs, c'est très
très bien construit mais il y a une présence physique
du langage qui est plus grande que quand c'est lu. La télé
aussi, dans une certaine mesure, mais la télé c'est
très fictif parce que beaucoup de choses sont lues, et
puis c'est caché....c'est une pseudo-spontanéité...en
fait les seuls gens spontanés sont ceux qui sont piégés...
NDLR: Les enseignants de l'école et les parents remercient vivement Alain Rey pour cette rencontre si intéressante et enrichissante. |
| Remontez au début | accueil |
|
Le 14 janvier 2000, intervention de Jacques DAVID, professeur en IUFM, linguiste. Etudie actuellement la génèse de l'écriture chez l'enfant. Compte-rendu en cours de décryptage. A suivre... |
| Remontez au début | accueil |