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- Article paru dans le numéro 436 des Cahiers pédagogiques
(Dossier "Aider les élèves ?" )
Depuis longtemps, l'école Vitruve, située
dans le XX° arrondissement, de Paris, pratique une pédagogie
active qui ne se contente pas d'appliquer de simples techniques
d'animation pédagogique. L'implication des élèves
dans leur démarche d'apprentissage se traduit, en particulier,
par la mise en place de dispositifs d'aide mutuelle dont un enseignant
nous propose ici un exemple.
L'école Vitruve rassemble
230 enfants dans neuf classes administratives encadrées
par dix enseignants et un réseau d'aides composé
de trois personnes à temps partiel. Les enfants sont répartis
selon deux cycles : le cycle 2 et le cycle 3 renommé
"CIT" (cycle intermédiaire et terminal). Le
dixième enseignant est délégué aux
tâches de coordination pédagogique et de direction
administrative.
Fidèle à l'esprit de l'éducation nouvelle
et des méthodes actives, l'école fait en sorte
que la gestion du lieu par ses habitants eux-mêmes permette
de mettre en place l'ensemble des apprentissages. Education par
la citoyenneté plus qu'éducation à la citoyenneté,
cette expérience de la vie en commun produit tout à
la fois des savoirs et de la citoyenneté.
Dans ce contexte de mutualisation, les Conseils d'enfants (nommés
Conseils d'école) sont un élément essentiel
du travail. Ils sont composés de délégués
des groupes qui changent d'une fois sur l'autre et mêlent
donc des enfants d'âges différents. Animés
par un des enseignants (en roulement), ils ont lieu une fois
par semaine. En plus d'être un lieu de paroles et un apprentissage
de la délégation, ils sont surtout un lieu de structuration
de la pensée, d'anticipation, de prise en compte de la
réalité et des autres, un prétexte à
développer en situation les mathématiques, l'expression
de la langue, l'écriture, la lecture. Mais ces Conseils
d'enfants sont inséparables de tout ce qui se passe en
amont, au moment de la préparation, du choix et de l'annonce
des thèmes de débats et de la rédaction
des ordres du jour par les enfants eux- mêmes. En aval
ils débouchent sur des décisions rédigées,
affichées et lues sans pour autant devenir immuables.
Appliquées au domaine plus particulier de la vie en commun,
il est naturel de voir ces pratiques se prolonger au sein des
activités d'appropriation des savoirs, d'entraînements
ou de soutiens. Un gros effort porte donc sur les interventions
croisées des enseignants et des enfants (groupe de soutien
à effectif réduit, groupe d'activités à
effectif important, groupes multi-âges, tutorat et aides
mutuelles) en fonction des besoins ou des projets. Par exemple,
chaque lundi après-midi pendant 3/4 d'heure, 10 enfants
de CI vont aider 10 CE1 à s'entraîner (lecture-écriture
des nombres, additions à retenue...).
Il s'agit bien là d'une tentative de globalisation de
l'espace éducatif, des temps d'apprentissage et des effectifs
avec, à chaque instant, une prise en compte des conséquences
en termes de gestion. Les différentes formes d'aide y
occupent une place à part entière sans apparaître
comme des structures de rattrapage ou comme un surplus de travail
infligés aux plus faibles On peut légitimement
affirmer que l'école Vitruve propose une relecture, en
milieu urbain et à l'échelle d'un établissement,
de la notion de classe unique multi-âge préconisée
par Freinet.
Tutorat et aide mutuelle
Chaque mardi après-midi, quatre ateliers fonctionnent
sur le principe du tutorat et de l'aide mutuelle :
Atelier dictionnaire : rechercher un mot
dans le dictionnaire ;
Atelier copie : entraînement à
la copie sans erreur ;
Atelier pendule : lire l'heure ;
Atelier CIT 15 : groupe de 15 élèves
(5 CM2, 5 CM1, 5 CE2), missionné pour traduire en terme
d'organisation les nécessités qui ont émergé.
Les enfants sont répartis dans les ateliers pour plusieurs
séances.
Les bilans réguliers, les ajustements nécessaires
se feront en réunion de cycle hebdomadaire tandis que
la réunion de cycle discutera des modalités de
roulement, des créations de nouveaux ateliers en fonction
des besoins, des outils d'évaluation des acquis (passage
d'un brevet pour chaque atelier), à charge pour le groupe
CIT 15 de les construire après observations et de les
mettre en place.
L'atelier pendule
Dans cet « atelier pendule », l'objectif
des enfants est simple : savoir lire l'heure à la
pendule. L'organisation du flux de la cantine à Vitruve
et la prise en charge des différents services à
des heures précises sur le temps de midi rend ce savoir
nécessaire socialement. La lecture de l'heure permet en
outre d'anticiper, d'organiser, de structurer les activités
sociales et collectives de sa vie d'enfant à Vitruve ou
en classes vertes.
Pour l'adulte, il ne s'agit pas paradoxalement d'apprendre
à lire l'heure, mais de produire un cadre d'apprentissage
qui permette à tous et à toutes de savoir lire
l'heure dans toute sa complexité. Les contraintes sont
de plusieurs natures :
* La taille du groupe, puisque l'atelier concerne un enseignant
avec quarante-huit enfants de CIT,
* l'hétérogénéité des savoirs
chez les enfants parmi lesquels certains savent peut-être
lire l'heure, d'autres le croient et la plupart ne le savent
pas vraiment,
* l'hétérogénéité des âges
chez les enfants,
* la complexité du savoir à acquérir :
jongler avec les minutes, heures, secondes sur un cadran fractionné
en douze ou soixante, comprendre la double lecture de l'heure
à l'aide de compléments à 60, se repérer
dans les fractions d'heures.
Telles sont les données de base de l'atelier. A elles
seules, elles imposent une transmission du savoir décalée
par rapport au mode traditionnel, et ce, par simple souci d'efficacité
éducative. D'emblée, le mode magistral de transmission
se trouve écarté. Les repères traditionnels
fondés sur le dogme incontournable d' « un
maître, une classe, ou un maître et un petit groupe
de besoin » sont bousculés. En provoquant collectivement
la structure CIT 15, en modifiant le rapport au nombre et à
l'âge des enfants, en socialisant le savoir à transmettre
on fait bouger des limites institutionnelles, on crée
des zones d'instabilité éducative qui ouvrent,
pour peu qu'on les accepte, des questionnements, mais aussi des
perspectives.
Quelques principes de travail :
* aborder la complexité directement : l'objectif
est de savoir lire l'heure,
* s'appuyer sur des tuteurs experts de la lecture de l'heure
à la pendule et les mettre en charge d'un petit groupe
de deux ou trois tutorés dans un cadre d'apprentissage
mutuel.
* outiller le plus rapidement possible les tuteurs en leur donnant
un cadre, une procédure et des supports de travail,
* procéder par bilans approfondis pour réguler
les modes d'actions au sein des petits groupes,
* anticiper sur le passage d'un brevet qui évaluera le
savoir technique du tutoré et aussi la qualité
de formation du tuteur,
* accepter l'idée que l'atelier n'est une étape,
que le fait de l'avoir suivi une fois ne dispense pas de le recommencer
plus tard, de provoquer d'autres ateliers, des situations d'apprentissage
différentes ou complémentaires .
Une relation complexe et structurée
La relation tuteur / tutoré est au cur du modèle
de la transmission du savoir. Elle est le point d'appui choisi
pour des raisons pratiques mais aussi politiques et éducatives,
basée sur la démultiplication des possibilités
de transmission et d'acquisition du savoir à acquérir.
Cette relation transforme le rapport au savoir, elle le rend
accessible, possible, puisque maîtrisé par un pair,
tuteur, chargé de transmettre son savoir dans le cadre
d'une relation d'apprentissage mutuel.
Cependant, la relation entre tuteur et tutoré ne constitue
une relation d'apprentissage que dans la mesure ou elle est pensée,
outillée, organisée, cadrée comme relation
éducative. Ce qui se noue dans la relation de travail
entre les enfants n'a de valeur en termes d'apprentissage que
si l'adulte la structure tout au long du temps éducatif.
Cette structuration entraîne, non pas un retrait, une non-intervention,
mais un repositionnement (pédagogique mais aussi géographique...)
de l'enseignant, selon des modes et des implications de nature,
de valeurs et de temporalités différentes.
Dans le champ de l'organisation :
* définir les espaces géographiques de travail,
la durée des temps de travail,
* définir les tuteurs en les évaluant préalablement,
répartir les enfants par groupes de tuteurs-tutorés,
* définir un rapport d'efficacité pédagogique
entre le nombre d'apprenants pour un tuteur (dans ce cas précis
1 pour 2),
* diffuser un support de travail (cadran de pendule fractionné
en 12 X 5 minutes et aiguilles en papiers dans une enveloppe
pour chaque tuteur à charge pour lui de les conserver
d'une semaine sur l'autre),
* définir des procédures de travail ou d'entraînement
(placer l'aiguille des minutes, lire les minutes sans recompter
toutes les minutes mais s'appuyer sur les repères des
15, 30, 45 minutes...).
Dans le champ de la régulation :
* instituer des bilans collectifs en fin et en début
d'atelier, pour outiller les tuteurs (lire l'heure c'est savoir
aussi compter de 5 en 5, connaître les compléments
à 60),
* relancer des situations d'apprentissage techniques en aval
en grand groupe ou pendant la mise en activité,
* préciser en situation, les relations de travail à
l'intérieur des groupes tuteurs-tutorés (comment
et où le tuteur s'assoit-il pour que le cadran pendule
en papier, support de travail, soit manipulable par les tutorés),
* diffuser en grand groupe les techniques mises au point par
certains tuteurs (écrire sur le cadran en papier les points
de repères 15, 30, 45),
* évaluer à intervalles régulier les progrès
des formés ainsi que ceux des formateurs, moduler, préciser
et finaliser les objectifs de travail.
Une prise en charge apaisée
Le CIT 15, après une séance d'observation, a
mis au point un brevet de lecture de l'heure à la pendule.
Tous les enfants concernés ont passé le brevet
et une majorité d'entre eux avec succès.
Les ateliers CIT ont été pensés à
l'origine comme un levier destiné à faire bouger
les rapports au travail, à la vie sociale et collective
dans le cadre du CIT. En ce sens, ils ont rempli leur rôle.
Ils ont défini des situations d'apprentissages mutuels
entre plus jeunes et anciens, posé en termes d'enjeux
clairs des savoirs indispensables et accessibles pour les enfants
et contribué à organiser une prise en charge régulée
et apaisée des nécessités collectives de
la vie vitruvienne.
École Vitruve, Paris 20e
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