On a l'habitude de dire que le système
scolaire, c'est à dire les règlements, les lois
et par la même les traditions constituant les structures
de l'enseignement ne facilitent pas les changements au niveau
des attitudes pédagogiques. C'est pourquoi, il m'a semblé
intéressant d'interroger celui qui personnifie la hiérarchie,
celui qui contrôle le travail des enseignants, et de qui
dépend d'une certaine façon l'avancement tout au
long de la carrière, bref, celui que l'on nomme et pas
toujours avec une attention aimable : " Monsieur l'Inspecteur
" .
Robert Gloton, je voudrais avoir votre avis sur le sujet suivant
: Le travail en groupe est il possible à l'école
primaire et quels problèmes posent- il ?
Si le travail en groupe est possible ? moi je le pense indispensable
dans les temps que nous vivons, et dans la mesure où l'école
à tous ses niveaux d'ailleurs doit se rénover complètement
par un travail de réflexion à la base. Si je pense
le travail de groupe indispensable, c'est parce que cette rénovation
même remet en cause la relation maître-élève.
La relation maître élève c'est d'abord la
relation d'un enseignant qui possède la connaissance,
à un enfant qui ne la possède pas, par conséquent
le rôle de l'enseignant étant de transmettre cette
connaissance, tout le jeu c'est de trouver les moyens pour que
ça passe aux moindres frais . Or, actuellement de plus
en plus, on s'aperçoit que ce rôle de transmetteur
de connaissance est un peu dépassé et que dans
le monde qui vient, avec les qualités qu'on attend pour
l'homme de l'an 2000 ce qui compte avant tout ce sont des qualités
de coopération, de décision, des possibilités
de recherche et puis avant tout de travailler avec les autres.
Et, pour reprendre ce qui est maintenant un slogan, si le rôle
à l'école c'est d'apprendre à apprendre,
c'est devenu une banalité de le dire, ça change
absolument le rôle du maître et ça change
aussi la relation maître-élève, car le maître
va se trouver dans une situation un peu en arrière par
rapport à l'activité de l'enfant, il va se trouver
tout à fait démuni, car la relation maître-élève
jusqu'ici c'est une relation, je dirais bidimensionnelle. Dans
la classe, vous avez un maître et un élève,
même si cet élève est multiplié par
35 . La relation, qui est toujours à sens unique d'ailleurs,
va toujours du maître à l'élève, elle
ne va jamais dans l'autre sens, mais en tout cas la relation
ne passe jamais d'un élève à un autre élève
: on n'a pas le droit de copier sur son voisin, on n'a pas le
droit de regarder ce qu'il fait, on n'a pas le droit de lui parler
pendant la classe, or ce qui apparaît de plus en plus comme
fondamental dans la nouvelle structure pédagogique, c'est
que dans la classe il n'y a pas seulement un maître et
un élève, il y a un groupe, avec son potentiel
d'activités en commun et il nous semble que si le maître
se trouve démuni dans sa fonction enseignante il va au
contraire trouver dans le groupe cette compensation pour l'enfant
de trouver ce que le maître ne doit plus lui apporter maintenant.
Mais le maître est il formé
pour aborder cette classe sous un autre aspect qui est celui
du groupe ?
Votre question, touche toute la rénovation pédagogique.
Assurément, le maître n'est pas actuellement formé,
il est formé à cette forme de relation dont je
parlais, qu'il a vécu lui-même lorsqu'il était
élève, cette forme de relation qu'on lui a enseigné
dans sa formation professionnelle, et que, s'il est déjà
instituteur assez chevronné, il pratique depuis un certain
nombre d'années, il y a là une reconversion profonde
qui n'est pas une reconversion de technique mais d'esprit, d'où
la difficulté.
Et les stuctures de l'enseignement favorisent-elles
ce genre de reconversion ?
Je pense que les structures ne le favorisent pas, mais ne l'empêchent
pas non plus. Même dans l'institution scolaire telle qu'elle
existe actuellement, un travail de groupe qu'il s'agisse de groupes
de niveaux ou qu'il s'agisse d'un travail de recherche par des
équipes d'enfants, dans ces deux directions, l'application
des programmes officiels rend possible un travail de groupe.
Je vais m'adresser plus spécialement
à l'Inspecteur que vous êtes. Il y a les programmes
officiels, et il y a le vécu,et au niveau du vécu,
un instituteur qui va tenter quelque chose, qui n'est pas formé
pour le faire, va prendre des risques, sa classe va peut être
moins bien marcher, je mets marcher entre guillemets, or si l'inspecteur
ne favorise pas une telle démarche, je ne vois pas pourquoi
l'enseignant se livrerait à des transformations qui au
fond vont lui amener des difficultés peut être avec
ses collègues, peut être avec le directeur, même
s'il n'y a pas une relation hiérarchique bien définie,
mais lorsque l'inspecteur n'est pas favorable ça devient
plus grave pour lui, pourquoi le ferait-il ?
C'est certain, d'une part vous pensez à l'instituteur
qui sent le besoin de changer, de faire autre chose, qui n'est
plus satisfait parce qu'il juge que les résultats ne correspondent
pas au travail qu'il fournit, à l'effort qu'il fait, il
veut changer. Ce qu'il faut constater d'abord, c'est que cet
instituteur ne va pas partir de zéro. Vous savez très
bien qu'il y a en France comme partout un grand mouvement de
rénovation pédagogique. Ces mouvements d'Education
Nouvelle, très certainement, l'instituteur auquel vous
faites allusion, en sera un militant plus ou moins prononcé
, quelqu'un qui a non seulement le désir de changer, mais
qui voit déjà dans quel sens il va travailler.
Ce qu'il souhaite surtout, c'est la possibilité de pouvoir
appliquer, d'où intervient la relation hiérarchique
dont vous parliez. Il est bien certain que l'Inspecteur est le
fonctionnaire qui juge le travail du maître, il est le
fonctionnaire qui note le maître , l'instituteur se trouve
donc dans une position inconfortable lorsqu'il est inspecté,
il est dans une relation extrêmement ambiguë parce
qu'il est gêné de voir braqués sur lui les
yeux de son juge et ce n'est jamais une situation qui vous permet
de travailler à votre aise, secundo, et c'est pourquoi
la situation est ambiguë, le maître, en même
temps, veut faire le mieux possible pour être bien jugé
de son inspecteur. C'est donc une position qui est très
inconfortable, mais ce qu'il faut dire c'est que le maître
ne voit son inspecteur, ne se trouve dans cette situation là,
qu'une fois tous les deux ans, pour le reste, dans sa classe
il règne une grande liberté.
Notre Université est au fond assez libérale, et
je pense surtout que les maîtres n'osent pas risquer, n'osent
pas prendre cette liberté, engagés comme ils sont
dans cette structure qui, il faut bien le dire , est assez paralysante
et quelquefois bureaucratique. Il est certain, que dans cette
relation entre l'inspecteur et l'instituteur, il y a des inspecteurs
qui vont être nettement favorables, donc qui vont aider
le maître, là c'est magnifique, vous en avez qui
seront neutres, c'est la deuxième catégorie, qui
laisseront faire en disant : Monsieur prenez vos risques, vous
le faites je veux bien, mais je vous surveille, si vous ratez
tant pis pour vous , vous en subirez les conséquences.Et
puis vous avez la troisième catégorie, l'Inspecteur
qui a ses idées, qui a lui même ses propres conceptions
pédagogiques, qui ne croit pas à ce que le maître
veut expérimenter et qui usera de son pouvoir d'inspecteur
pour le lui interdire.
Pratiquement, je ne peux pas vous donner une statistique des
inspecteurs des trois catégories, mais ce que je crois
c'est que ceux de la troisième catégorie sont de
moins en moins nombreux. La catégorie la plus nombreuse,
cela sous toute réserve, c'est la deuxième catégorie
: ils laissent faire par intention personnelle et ils surveillent
du point de vue professionnel du point de vue de leur fonction.
Je suis content d'entendre de telles paroles,
dans la bouche d'un inspecteur. Je voudrais reprendre un point
que vous avez énoncé tout à l'heure lorsque
vous avez dit que l'Inspecteur venait une fois par an, une fois
tous les deux ans, oui au niveau vécu pratique, du comportement,
la porte s'ouvre sur l'Inspecteur une fois tous les deux ans,
mais l'image de l'Inspecteur, l'autorité c'est quelque
chose qui nous suit, qui nous poursuit même si l'Inspecteur
n'est pas là, je dirais même, surtout si l'Inspecteur
n'est pas là.
C'est exact, l'image de l'Inspecteur ça reste l'image
du Père ce n'est plus celle du Croque Mitaine, je le crois
en toute bonne fois, mais cette relation entre le supérieur
et l'inférieur reste une relation à base de paternalisme.
L 'inspecteur est un monsieur qui a sa responsabilité,
qui doit faire marcher un service qui n'est pas le service administratif,
mais qui joue sur l'humain, donc sur un travail de formation
des maîtres. L'inspecteur qui joue véritablement
son rôle ne perd jamais de vue son action sur les enfants,
mais indirecte, son action directe c'est sur les maîtres
il a cette mission de les former, une mission qu'il peut de moins
en moins remplir avec son travail administratif, c'est un autre
problème, mais la vérité c'est lui qu'il
l'a il n'a qu'à la transmettre . C'est un peu plus difficile
aujourd'hui, il y a quarante ans, la vérité que
transmettait l'inspecteur, c'était celle des programmes,
des instructions officielles, il était couvert et n'avait
qu'à veiller à leur bonne application. Aujourd'hui,
cette vérité est un peu caduque, elle remonte à
trente ou quarante ans, c'est celle des instructions de 1923,
c'est tout dire, elle n'est plus une garantie suffisante, donc
cette autorité des instructions officielles c'est sa propre
autorité qui s'y substitue ça ne facilite pas son
rôle, mais quelquefois ça ne facilite pas non plus
les rapports avec les maîtres.
sûrement et entre autres cette idée
de notation, enfin , cette réalité ...
Vous savez que depuis Mai, une des révélations
essentielles dans la prise de conscience des enseignants, de
leur rôle et de leur mission, a été la remise
en cause de la notation. Personnellement, je pense que le rôle
prochain de l'inspecteur, celui qui sera le sien dans la rénovation
pédagogique, dans la mesure où il va y avoir un
grand chambardement dans les institutions, dans les structures,
dans les méthodes, dans les programmes, sera d'être
l'artisan de tout cela ,lui, l'inspecteur avec ses trois cents
ou ses quatre cents maîtres. Alors, il est bien certain
que l'inspecteur dans ces conditions, va être avant tout
l'animateur, le coordinateur d'une action pédagogique,
or le grand obstacle, le grand fossé c'est la notation,
parce que la notation institue l'inspecteur comme juge et vous
ne pouvez pas être juge et partie. L'inspecteur comme juge
est hors de l'action pédagogique, il la contrôle
donc il est hors de cette action, comme animateur pédagogique
il est dedans, il ne pourra être dedans que s'il ne note
plus les maîtres.
Je vais vous poser une question qui a l'air
d'être un peu agressive : sont ils formés aux sciences
humaines les inspecteurs, je pense à la dynamique des
groupes, à l'apport de Freud dans les relations, à
tous les travaux de Psychologie Génétique qui font
voir l'enfant sous un autre regard ...
Vous posez une question délicate, à laquelle
il faut répondre en toute bonne foi, en toute sincérité,
la formation des inspecteurs est d'un niveau suffisamment élevée
mais c'est une formation essentiellement académique Elle
convenait parfaitement au statut de l'école telle que
nous l'avons connue jusqu'à aujourd'hui, mais dans le
monde de demain et dans la nouvelle fonction à laquelle
nous faisions allusion tout à l'heure, d'animateur et
de coordinateur pédagogique, il y a une formation d'ordre
psycho-sociologique que l'inspecteur ne possède pas encore
parce qu'on ne l'a pas formé à ça, on parle
beaucoup du travail de recyclage des maîtres, il y a un
recyclage des inspecteurs et un nouveau mode de formation.
J'ai l'impression de vous avoir amené
dans un guet-apens : je vous ai demandé de venir parler
du travail en groupe dans la classe, à l'école
primaire, or nous parlons de l'inspecteur, je ne crois pas que
nous soyons loin du sujet, parce que l'enseignant qui va oser
entreprendre quelque chose dans sa classe, qui va oser transformer
le style de son enseignement le fera d'autant plus qu'il sera
à l'aise vis à vis de l'inspecteur, de la hiérarchie
. Donc nous n'étions pas hors du sujet, mais revenons
au centre ....
Vous étiez d'autant plus dans le sujet, puisqu'il s'agit
de pédagogie de groupe, que cette nouvelle conception
de son rôle intègre l'inspecteur dans le groupe
de recherche pédagogique. Vous allez retrouver, au niveau
de l'inspection, les mêmes relations et les mêmes
problèmes que dans la nouvelle relation du maître
et du groupe de la classe .
Que peut- on dire de ces groupes dans la
classe, que vous avez abordés tout à l'heure en
parlant de "Groupe de niveau " et " Groupe de
recherche " ?
Ce qu'on entend par Groupes de niveaux ce sont des classements
à l'intérieur de la classe, qui groupent les enfants
ayant atteint un même niveau dans une discipline déterminée.
Prenons un exemple concret : l'apprentissage de la lecture, vous
avez des enfants de 6 ans qui entrent à la grande école,
ces enfants qui sont tous de niveau normal, un psychologue dirait
qu'ils ont un Quotient Intellectuel normal, ces enfants, pour
peu qu'on leur applique des tests de niveau, immédiatement
se distinguent en 2,3, ou 4 groupes différents quant à
l'approche de la lecture. En calcul, c'est exactement la même
chose, vous prenez un groupe déterminé de 40 enfants
à Paris, à Lyon ou à la campagne,ils vont
se diviser en 3 groupes de niveaux différents : vous en
avez, qui sont déjà à même d'attaquer
l'étude du nombre selon les critères de Piaget,
de conservation de la grandeur ou l'idée de sériation
puis vous en avez d'autres qui n'ont pas encore atteint ce degré.
Notre enseignement est un enseignement niveleur qui s'efforce
le plus longtemps possible de faire travailler tout le monde
au même rythme. Comme tous les enfants ne peuvent pas travailler
au même rythme, étant donné qu'ils sont de
niveaux différents, ils se décrochent les uns des
autres, et sur un travail qui reste unifié pour toute
la classe, vous avez la queue de la classe qui fait les redoublants
de l'année d'après et ceux qui ne sont pas redoublants
eux retravailleront avec un niveau sensiblement homogène.Une
telle formule a fait ses preuves : elle est mauvaise, sans parler
d'enseignement sur mesure, il faut essayer de faire travailler
chacun à son niveau et surtout à son rythme. Pour
celà la formule c'est, au lieu de faire un enseignement
unique pour toute la classe, de faire trois groupes de niveau
qui travailleront à des rythmes différents.
Je suppose, ai-je tort ou raison de le supposer,je
ne sais pas, qu'il y a des dangers à former trois groupes
de niveaux différents dans la mesure où dans le
vécu, il va y avoir les bons, les moyens et les faibles,
je veux dire un enfant qui est dans un groupe faible ne risque-t-il
pas d'avoir une image de lui même et de ses possibilités
qui l'enferme dans cette situation.
Je ne pense pas. Ce que vous avez en pensée, c'est
l'image des classes différenciées des classes fortes
et des classes faibles. Un enfant que vous mettez dans une classe
forte est toute l'année à tous les moments de la
journée dans un certain contexte avec des enfants de son
groupe. Un enfant dans une classe faible est pour toute sa scolarité,et
pour toute la journée avec les enfants de son groupe.Dans
un travail de groupe ce n'est pas celà, parce qu' un enfant
qui est à un certain niveau en français,peut être
à un autre niveau en calcul, ça veut dire tout
simplement que sur six heures de scolarité dans la journée,
il va se trouver avec un certain nombre de camarades dans un
groupe déterminé en français, et en calcul,
il va rejoindre un autre groupe, se trouvera avec d'autres enfants.
Le travail de groupe ne porte que sur un certain nombre de disciplines,
sur les disciplines qui supposent une programmation, car un travail
de groupe, doit être programmé pour que chacun travaillant
à son rythme, tous les enfants passent par les mêmes
étapes successivement. Le travail en groupe ce n'est pas
du tout la ségrégation des enfants, je le répète,
ça va avoir lieu à un moment de la journée
: vous aurez un groupe en français en calcul et en lecture,pour
le tiers de la journée, mais pour le reste, la classe
elle même est reformée, dans les activités
d'éveil, comme on dit aujourd'hui, toutes ces activités
de recherche de découverte du monde : Histoire, Géographie,
Sciences et activités artistiques, tous les enfants vont
se retrouver ensemble par conséquent, le danger auquel
vous faisiez allusion ne se produit pas .
Dans ces disciplines d'éveil, d'autres
groupes peuvent se former, aussi.
Dans les disciplines d'éveil, il n'est plus question
de groupes de niveaux , au contraire les niveaux sont remis en
question, car vous allez voir le mauvais en mathématiques
qui, en expression plastique, au contraire, va se signaler ce
qui est excellent, ce qui remet chacun à sa place, qui
revalorise ceux qui en ont besoin. Dans les activités
d'éveil, les enfants vont se lancer dans une enquête,
dans une recherche, mais tous les enfants ne sont pas engagés
dans la même recherche, donc vont se créer des équipes.
Travail d'équipe c'est à dire travail de recherche
une équipe va se constituer pour les besoins de la cause
pour les besoins de la recherche : trois enfants sont intéressés
par le sujet qui est proposé, trois autres par une autre
direction, on se partage le travail, il y a une certaine planification
et les enfants pendant tout le temps de la recherche vont vivre
dans cette équipe constituée qui va se dissoudre
quand le travail sera achevé et le projet terminé.
A vous entendre il me vient une pensée
: l'enseignant, l'instituteur dans cette situation doit être
à l'écoute de l'enfant, c'est à dire qu'il
ne faut pas le forcer à faire quelque chose, mais attendre,
voir si l'enfant a le désir, lui, de mener telle enquête
plutôt que telle autre il faut être très ouvert.
Bien sûr, c'est le problème de la motivation,
et d'une pédagogie qu'on pourrait appeler fonctionnelle,
qui se règle sur les besoins de l'enfant et non plus sur
des programmes établis à priori. La grande innovation
des activités d'éveil c'est celà, par rapport
aux anciens programmes d'Histoire et de Géographie. Vous
aviez des programmes qui appliquaient une vue d'adulte, justifiée
par ce que l'adulte devait savoir et que l'enfant devait apprendre
pour le moment où il serait adulte. Dans la perspective
des activités d'éveil, c'est tout autre chose :
on s'est bien aperçu que ce qui n'a pas de sens pour l'enfant,
ce que Claparède, le psychologue genevois appelait des
actes sans causes, comme sont une quantité d'activités
de l'enfant dans le système traditionnel, encore actuel,
tout ce qui n'est pas motivé par un désir profond
répondant à un besoin profond, ne porte pas, ne
reste pas, est mort au bout d'un certain temps. Par conséquent,
le véritable moteur de l'activité de l'enfant,
c'est une motivation profonde. Alors, si le maître doit
être en éveil, je pense bien ! constamment c'est
à dire à l'éveil des motivations, c'est
à dire des intérêts de l'enfant . Si les
intérêts ne se produisent pas ou s'ils sont fugaces,
parce qu'on est revenu un peu en éducation nouvelle des
intérêts spontanés, il y a quarante ans,
on croyait beaucoup aux intérêts spontanés,
il ne fallait surtout agir sur l'enfant, l'adulte témoin
devait se contenter d'y répondre , on sait aujourd'hui
que l'enfant peut s'intéresser à tout et qu'un
des rôles du maître est de provoquer ces intérêts
de l'enfant. Le tout c'est que l'enfant en sente le sens et que
ce sens détermine un projet qui soit assez puissant pour
qu'il s'engage à fond dans une activité.
En quelque sorte, l'enseignant peut proposer
mais ne pas imposer
Exactement, c'est son rôle de proposer. Le rôle
de l'enseignant, c'est d'organiser le travail de l'enfant : ça
veut dire organiser le milieu dans lequel vit l'enfant, organiser
le milieu suggestif, organiser les activités qui sont
susceptibles de l'intéresser, comme vous disiez, il propose.
Toutes les recherches qui sont faites dans l'initiation aux mathématiques
modernes, consistent à proposer à l'enfant des
expériences, l'enfant s'engage dans l'expérience
qui, étant proposée sous forme de jeu, lui plaît,
sa curiosité vive est toujours en éveil, le maître
est là derrière l'épaule de l'enfant, il
le surveille, il voit si ça passe ou si ça ne passe
pas, si ça passe, il dit j'ai réussi et ça
correspond à la progression que j'ai établi, je
continue, je monte une autre marche de l'escalier et je propose
une nouvelle expérience, si ça ne passe pas, je
propose une expérience parallèle, une expérience
connexe c'est là le véritable rôle du maître.
Je crois qu'on peut dire que sans doute
l'enfant sera plus intéressé par l'enseignement
dans cette nouvelle optique mais le maître aussi sera plus
intéressé , on ne parle jamais du plaisir que le
maître peut avoir à enseigner, je crois que celà
compte et si le maître éprouve du plaisir à
découvrir certains aspects de la vie de l'enfant et de
ses motivations et de ce qu'il peut proposer qui tombe à
côté, donc qu'il faut abandonner, et de ce qu'il
peut proposer, qui marche et qui marche peut être dans
une direction qu'il n'avait pas supposée, tout celà
est vivant et peut lui amener du plaisir à enseigner,
c'est très important.
C'est essentiel, car la pédagogie que nous décrivons
actuellement a ceci de positif, toutes les expériences
qui ont été faites le prouvent bien, c'est que,
pour l'enfant ça devient l'école heureuse, parce
qu'il s'épanouit dans un climat qui est conforme à
ses tendances,à ses besoins alors qu'au contraire, il
s'étiole dans une école, qui en toute bonne conscience
d'ailleurs, brime et étouffe cette vitalité . Pour
l'enfant c'est l'école heureuse, pour le maître,
c'est exactement la même chose, je pense que les enseignants
qui nous écoutent sont bien obligés de convenir
que très souvent ils s'ennuient en classe, ils enseignent
des choses qui ne passent pas, ils sont amenés par les
programmes à enseigner des choses que les enfants savent
déjà . On pourrait dire d'ailleurs sans faire de
caricature que lorsque le maître fait une leçon
d'histoire, il enseigne quelque chose que la moitié de
la classe sait déjà aussi bien que lui et de façon
plus développée, l'autre moitié de la classe
c'est quelque chose qui ne l'intéresse pas, dans toutes
les disciplines c'est un peu la même chose, le maître
est tiraillé, écartelé devant ce groupe
d'enfants dont les uns s'ennuient parce qu'ils ont dépassé
le niveau de ce qu'on fait et dont les autres perdent pied et
s'étiolent en essayant de rattraper les autres qu'ils
ne peuvent pas suivre.
En quelque sorte, il faudrait que les enseignants
osent changer le style de leur enseignement.
Il faudra qu'ils changent le style de leur enseignement, je
le répète, ce n'est pas une question de technique,
ni une question de procédé, c'est véritablement
le style et la conception de l'enseignement à changer,
c'est ce qui est en route je crois actuellement et les pouvoirs
publics doivent aider les maîtres à faire cette
reconversion, il faut leur en donner les moyens, c'est là
le problème donné.