Deux textes contributifs au débat à lancer sur l'école, notamment vis à vis du Collège Unique
Collège unique contre
pensée unique ?
intervention de Jean Foucambert
À rapprocher le credo actuel (le collège unique,
une illusion) des hypothèses de travail des équipes
de l'inrp qui, dans les années 70, recherchaient avec Louis
Legrand de nouvelles organisations pour la scolarité
obligatoire, on mesure à quel point les idées ont
évolué. Qui se plaint aujourd'hui du collège
unique ? À en croire les sondages, une majorité
d'enseignants. Une minorité ne s'en plaint pas ; ou
moins. Majorité et minorité s'accordent néanmoins
pour dire qu'il est difficile d'enseigner aujourd'hui au collège.
Pour les uns parce que les jeunes ; pour les autres parce
que le monde Et s'il était difficile d'enseigner parce
que difficile d'apprendre sans être porté par quelque
perspective ? Cette perspective serait-elle offerte par d'hypothétiques
réussites individuelles dont la juxtaposition, si elle
n'était pas contradictoire dans son principe même,
vaudrait promotion collective ? Certes, les dominants situent
la promotion collective dans l'accroissement des bienfaits de
leur domination. Mais les dominés ? Ils ont
de plus en plus de mal à percevoir qu'elle passe par le
savoir tel qu'il est transmis et évalué au collège.
Ils renâclent à assimiler le savoir à ce qui
permet d'être adapté à l'économie de
marché et la démocratie avec l'égalité
des chances d'être adapté. La crise du collège
viendrait-elle de ce que bon nombre d'élèves (et
d'enseignants) voient confusément que l'éducation
dont le monde a besoin ne se confond pas avec la vision qu'en
ont les actionnaires des entreprises qui le mettent au pillage ?
Ce n'est jamais par ses jeunes ou ses pauvres qu'une civilisation
dégénère.
1. Position du problème
Supposons naïvement un pays qui n'aurait pas connu de système
éducatif conçu par les dominants pour se perpétuer
et/ou qui se poserait la question d'une école contribuant
au développement démocratique et au progrès
social. Non pas une démocratie de délégation
comptabilisant les opinions préalablement formatées
par des appareils idéologiques, mais une démocratie
soucieuse de développer les outils intellectuels indispensables
à l'établissement d'une implication individuelle
responsable, dans tous les domaines de la vie citoyenne, et notamment
dans celui où l'inégalité prend sa source :
la gestion collective des moyens de produire. Une démocratie
qui serait participative du côté de la production
des richesses afin de l'être aussi sur le versant de leur
répartition De quelles structures éducatives ce
pays aurait-il besoin dès lors que les savoirs n'auraient
plus à être cette marchandise rare que les individus
tentent de négocier, les uns contre les autres, au moins
mauvais niveau d'une pyramide hiérarchique inégalitaire ?
Quels savoirs (et quelle manière de les apprendre) dès
lors qu'il s'agirait d'associer tous les acteurs au gouvernement
des choses, à la définition collective des relations
de tout travail à la satisfaction des besoins de tous ?
Si une voix vaut une voix, rien ne sert qu'une élite pense
« juste » dès lors que la « multitude
», faute de maîtriser les outils d'analyse, resterait
incapable de discerner les véritables enjeux. La réussite
individuelle dépend directement de la capacité de
tous à penser et vouloir le bien commun.
Ce système éducatif aurait alors deux missions :
travailler à une promotion collective en impliquant la
construction initiale des savoirs dans la transformation des fonctionnements
actuels, sociaux et productifs, dont l'école participe
et auquel elle prépare ; et spécialiser, au
delà de cette scolarité unique, les savoirs en fonction
des intérêts et des capacités de chacun, mais
sans que cette spécialisation puisse conférer d'autres
avantages que le devoir de travailler ensuite dans le corps social
à réduire l'écart qui les distingue du savoir
commun, écart qui précarise la vie démocratique
par la confiscation inévitable d'une part du pouvoir.
Par là, le système éducatif préparerait
un troisième objectif qui, à terme, le transformerait :
promouvoir les conditions d'une éducation « communautaire »
réconciliant l'élaboration permanente des savoirs
et l'action qui transforme le monde, réintégrant
le travail intellectuel dans le travail productif, incluant dans
tout labeur la confrontation des savoirs qu'il génère
avec ceux des autres lieux de production. Un fonctionnement social
où, comme la poésie, la recherche et la formation
seraient faites par tous.
Ce collège unique, pas celui des ministres ou des textes
officiels, celui de pédagogues assurés que la démocratie,
ni ne se prépare ni ne se décrète, mais se
vit sans attendre, donc s'apprend ensemble, fut expérimenté
pendant dix ans. Il s'organisait autour de trois principes indissociables
et non hiérarchisés :
mettre ensemble tous les enfants d'une classe d'âge et rendre
impossible pendant 4 ans toute bifurcation et tout redoublement
en accompagnant les enseignants dans leur recherche collective
d'une nouvelle organisation pédagogique et de formes d'interventions
personnalisées à l'intérieur des groupes
d'élèves pour qu'ils puissent s'enrichir de leur
diversité. Les évaluations ont alors systématiquement
montré que le niveau moyen des performances augmentait
et que les écarts entre élèves se resserraient
vers le haut, cela de manière significative comparé
aux organisations qui admettent orientations et sorties.
donner à la formation intellectuelle un champ plus vaste
que celui offert jusqu'ici par la juxtaposition des disciplines
enseignées. Les outils d'analyse, les concepts et les méthodes
se forgent en travaillant sur la complexité du réel
afin, à l'aide des différents langages, de parvenir
à la modéliser. Les savoirs disciplinaires
s'élaborent alors progressivement et inséparablement
de leur utilisation pour structurer l'expérience. Ils ne
sont pas un point de départ mais ce vers quoi converge
la formation intellectuelle. Là encore, l'évaluation
a montré qu'il n'y avait que des bénéfices
à terme à retarder les approches disciplinaires
spécifiques si on rencontre d'abord leur usage rigoureux
dans l'analyse méthodique des opérations en prise
sur le réel.
impliquer les collégiens dans la compréhension et
l'exigence de cette démarche scolaire de démocratisation
en développant avec eux le retour réflexif sur le
travail en équipe, le tutorat entre élèves,
la coopération, la production d'évaluation du suivi
des performances et du fonctionnement du groupe, l'élucidation
(l'approfondissement assumé et pas nécessairement
la résolution) des conflits et des rapports de force à
travers l'analyse des antagonismes et des contradictions qui les
portent, enfin l'intervention directe dans le milieu pour y investir
les savoirs produits par le travail du collège et y rencontrer
ceux des autres travailleurs.
Au tout début des années 80, lorsque Louis Legrand
présenta les résultats de ces dix années
de recherche à l'INRP, « on » lui
fit savoir qu'il n'était pas impossible qu'on en extraie
un jour quelques détails afin de les expérimenter
Puis tout continua comme avant.
2. Recherches pour aujourd'hui
Pour autant, dans les collèges, au contact direct des réalités,
des enseignants ont travaillé autrement que dans la nostalgie
ou dans la déploration. Moins nombreux sont ceux qui ont
pu s'impliquer dans une démarche cohérente au niveau
de l'établissement dans sa relation à l'environnement
social sur les quatre années du collège. Néanmoins
de telles actions ont existé (et durent encore) qu'il s'agit,
moins de recenser pour les généraliser (il n'y a
guère de risques !) que d'étudier pour en comprendre
les lignes de force dans une continuité que masquent souvent
les contraintes du terrain. Pour notre part, il nous semble utile
de rechercher d'abord autour de deux objets.
Le rapport entre savoirs scolaires et pratiques sociales
C'est globalement pendant les quatre années de collège
que le rapport s'inverse entre le niveau moyen de ce qui
est « pratiqué » par l'environnement
social et de ce qui est enseigné aux élèves.
Jusqu'au terme du primaire, le rapport est encore à l'avantage
du « savoir général moyen »
à l'uvre dans le corps social : l'élève vient
à l'école apprendre ce qui a globalement cours au
dehors. Il existe une sorte de délégation du milieu
vers l'école pour qu'elle enseigne ce que le milieu pratique
ou se représente comme nécessaire de savoir : l'enfant
apprend des savoirs dont il rencontre l'usage ou la représentation
en dehors de l'école. Ce recouvrement entre savoirs scolaires
et savoirs sociaux s'estompe ensuite et ce qui s'enseigne au collège
n'est plus un savoir social délégué à
l'école mais un savoir scolaire à réinvestir
dans le social. Depuis 30 ans, le collège vit cette difficulté
de devoir enseigner à la majorité des élèves
ce qu'ils ne rencontrent que parce qu'il l'enseigne. La lecture
savante, la pensée mathématique, la démarche
historique ou scientifique ne participent pas du compendium ordinaire
du citoyen médian, adulte et producteur, dans les sociétés
les plus industrialisées de la fin du 20ème siècle.
Il semble admis que le collège peut jeter les bases de
cette formation intellectuelle que la vie se chargera ensuite
de développer. On fait pourtant le double constat réitéré
que cette base ne parvient à s'ancrer que sur des fondations
préalablement édifiées chez les individus
par des pratiques sociales et qu'elle ne peut fructifier au-delà
de l'école qu'à travers l'exigence collective faite
aux individus de les exercer. Ainsi est-on en mesure de cerner
la dimension relative d'un modèle d'école née
dans le dernier tiers du 19ème siècle et conçu
sur le mode de la délégation. L'école de
Jules Ferry n'a pas été instaurée pour alphabétiser
un peuple d'analphabètes mais pour reproduire (et faire
évoluer au rythme normal d'une inflation qui ne modifie
pas leur valeur d'échange) des savoirs développés
dans des dispositifs sociaux liés aux processus mêmes
de production. La décision d'isoler l'instance de reproduction
des savoirs des lieux de production proprement dits résulte
d'un pari politique ; il a été globalement
gagné tant que les savoirs dont la transmission est déléguée
à l'institution scolaire sont déjà actifs
dans l'environnement social qui délègue cette transmission.
Bien peu au-delà.
Par là s'explique le caractère reproducteur de l'école,
non comme un dysfonctionnement mais comme la conséquence
de son fonctionnement : à la différence des
savoirs techniques finalisés, la production des savoirs
généraux (les langages et les méthodes de
pensée) ne peut être durablement simulée et
séparée des lieux où ils sont socialement
à l'uvre. En d'autres termes, l'école sait procéder
aux investissements nécessaires à l'exercice de
comportements intellectuels complexes à condition que ces
comportements soient sollicités et nécessaires hors
de l'école, qu'ils existent pour l'apprenti pour des raisons
qui n'ont pas à voir avec le fait de les apprendre. Par
là s'explique également l'échec du système
scolaire transplanté dans les pays colonisés sur
le modèle de celui des pays colonisateurs comme si, pour
ces derniers, c'était l'école (et non l'évolution
des processus de production) qui avait créé les
savoirs nécessaires à leur développement.
L'école vient après pour entretenir les conditions
de reproduction d'un niveau de développement ; elle n'est
pas la cause du passage d'un niveau à un autre.
La crise de l'école dont le collège est désigné
comme le maillon faible est le revers de son succès :
pour la première fois dans notre histoire, les contenus
scolaires enseignés à tous anticipent sur les pratiques
sociales effectives. Ce sont les jeunes classes d'âge qui,
dès 13-14 ans, sont plus « savantes »
que les classes d'âge adultes si on les considère
dans leur totalité, c'est-à-dire au niveau d'une
moyenne statistique nationale, et, dans la plupart des cas, si
on compare le niveau moyen de savoirs des élèves
d'un collège et celui de l'ensemble de la population adulte
de son secteur de recrutement. Jusqu'en 1960, 80 % des enfants
qui abordaient l'enseignement secondaire venaient d'abord y apprendre
à effectuer des opérations intellectuelles que leur
environnement utilisait quotidiennement et les autres disposaient
au moins des moyens de se les représenter. Au total, ils
représentaient moins du cinquième d'une classe d'âge.
Aujourd'hui, 70 % (et davantage encore dans les ZEP) des collégiens
(donc de la totalité de la classe d'âge) sont sommés
de se livrer à des opérations intellectuelles qui
n'existent pour eux que dans l'enceinte de leur établissement.
Pour prendre le seul exemple des rapports à l'écrit
et du travail sur l'implicite du texte (que la DPD qualifiait
jusqu'à peu de compétence remarquable), le plus
humble collège présente une densité, une
intensité et une qualité de pratiques de lecture,
de ressources et de savoirs, qui le distinguent fondamentalement
de ce qui existe autour de lui. Mais cette concentration de compétences,
de moyens, de force et de temps de travail est à usage
interne comme un bastion de lecture savante dans un désert
d'usage rudimentaire. Il y a quelque chose de dérisoire
dans ces efforts pour enseigner l'exercice d'une « raison
graphique » absente, dès le pont-levis franchi,
de la réalité du statut de la majorité des
citoyens et des producteurs et dont l'absence, en tant que pratique
sociale, effective ou attendue, fait obstinément
obstacle à toute possibilité durable d'apprendre
à l'intérieur des murailles (du sanctuaire).
Le lien entre formation intellectuelle et production
Pour aller à l'essentiel, cette école voulue par
Jules Ferry à l'abri des violences de la réalité
sociale s'oppose à la conception de l'éducation
que poursuivait le mouvement ouvrier au 19ème siècle,
lequel refuse de séparer l'éducation de l'implication
dans les pratiques sociales, la compréhension du monde
de l'action concrète pour le transformer. Ainsi doit s'interpréter
la préoccupation constante de ne pas séparer la
formation intellectuelle de l'activité de production, à
condition d'entendre par production, non pas le travail des enfants
dans les mines, mais quelque chose qui « produit »
de la confrontation avec la réalité du monde tel
qu'il est, la reconnaissance d'un statut nécessaire d'intervenant
social pour apprendre et non le report de cette intervention à
plus tard, bref une éducation qui ne se pense pas sur le
mode du futur mais de l'engagement dans le présent.
On doit reconnaître le génie de Jules Ferry qui,
en posant la construction des savoirs comme un préalable
à l'implication dans l'action sur le monde, assurait pouvoir
« fermer l'ère des révolutions ».
Et être reconnaissant à Bourdieu de dévoiler
le processus qui mène à ce résultat :
« La violence symbolique s'institue par l'intermédiaire
de l'adhésion que le dominé ne peut pas ne pas accorder
au dominant (donc à la domination) lorsqu'il ne dispose,
pour le penser et pour se penser ou, mieux, pour penser sa relation
à lui, que d'instruments de connaissance qu'il a en commun
avec lui et qui, n'étant que la forme incorporée
de la relation de domination, font apparaître cette relation
comme naturelle », reprenant par d'autres chemins cette
remarque de Robespierre deux siècles plus tôt :
« Le sort du peuple est à plaindre quand il
est endoctriné précisément par ceux qui ont
intérêt à le tromper et se constituent ses
précepteurs. C'est comme si un homme d'affaires était
chargé d'apprendre l'arithmétique à ceux
qui doivent vérifier ses comptes. ». Dès
lors, on peut faire l'hypothèse que ce qui a été
au cur des batailles sociales autour de l'école et des
affrontements pédagogiques dans l'école depuis plus
d'un siècle concerne bien le souhait (ou la crainte ?)
que le dominé ne dispose, pour penser sa relation au dominant
(donc à la domination) que d'instruments de connaissance
qu'il a en commun avec lui. Force est de situer l'efficacité
politique de l'école de Jules Ferry dans le fait que les
instruments intellectuels pour penser le monde se construisent,
à l'abri du monde, soit par la transmission directe des
instruments des dominants, soit dans l'étude d'une simulation
du monde élaborée à travers ces mêmes
instruments. Mais force est d'admettre également que cette
école apte à reproduire l'existant échoue
dès lors qu'il faut le transformer. D'où les tentatives
permanentes pour « rajouter de la production »,
c'est-à-dire de la confrontation à une expérience
réelle, que ces tentatives proviennent d'une fraction « éclairée »
des classes dominantes stimulée par l'idée de compétition,
de progrès donc de dépassement, et qui va développer
de nombreux concepts de « l'éducation nouvelle »
à partir du scoutisme (travail de groupe, méthodes
actives, étude du milieu, projets, etc.) ou qu'elles proviennent
d'un engagement révolutionnaire, comme c'est le cas de
« l'éducateur prolétarien »
que fut Freinet (affirmation du travail contre le jeu, production
enfantine intervenant dans le champ social donc directement dans
les contradictions qui le structurent, etc.) ou de quelques pays
du Tiers-Monde qui ont pu se préserver un moment des modèles
scolaires occidentaux que véhiculent les organisations
internationales ou l'histoire personnelle de leurs dirigeants
.
En s'appliquant, à titre d'exemple, à un domaine
particulièrement sensible, celui de la lecture, la juxtaposition
de ces deux questions ébauche assez naturellement une hypothèse
pédagogique : pourquoi les collégiens ne participeraient-ils
pas à la production, dans leur environnement, de la transformation
de ce rapport à l'écrit dont le collège a
besoin pour remplir le rôle qu'on lui délègue
entre pratiques sociales et savoirs scolaires ?
3. Les collégiens, des formateurs dans la cité ?
(Où l'on voit que des collèges s'organisent
afin de mettre leurs savoirs à l'uvre pour engager, dans
leur environnement, l'ensemble de la population à développer
des rapports experts aux différents langages).
La production doit alors être entendue comme un travail
impliqué dans le corps social et qui se trouve ainsi confrontée
directement à ce qui se joue dans les rapports sociaux.
Elle est donc ici de nature symbolique, production de représentations,
de valeurs, d'informations, de savoirs. Elle implique la confrontation
directe entre les collégiens et la réalité
des usages sociaux de l'écrit, tels qu'ils résultent
de la séparation entre travail productif et travail intellectuel,
du statut de chacun dans un dispositif social hiérarchisé
et inégalitaire. Intervenir pour transformer le partage
de la maîtrise d'un langage qui est outil de théorisation
et de mise en système, c'est, dès lors qu'on ne
confond pas cette action avec une pastorale pour le « plaisir de
lire », rencontrer les raisons pour lesquelles, bien
qu'alphabétisés, la grande majorité des habitants
des pays développés sont exclus de ce rapport expert
à l'écrit. Ce sont ces mêmes raisons qui font
qu'on échoue déjà au collège, à
moins de tenter ensemble, enseignants et élèves,
de comprendre pourquoi, dès lors qu'on se refuse à
croire que Dieu s'ingénierait à faire naître
les imbéciles chez les pauvres, le monde se partage entre
une minorité dont on attend qu'elle exerce une « raison
graphique » pour penser « son »
monde et l'immense masse de ceux dont on n'attend rien et surtout
pas qu'ils instituent leur quotidien en expérience théorisable
et cherchent à découvrir ce qu'il y a derrière
« la force des choses ».
À partir des actions qui ont déjà eu lieu
(notamment, dans les années 90, l'expérience conduite
avec l'inrp dans le collège de Saint-Ambroix (Gard) et
des évaluations qui en ont été faites), il
est possible d'évoquer quelques modalités (expérimentées)
du lien entre formation intellectuelle et activité de production
afin d'agir sur le rapport entre savoirs scolaires et pratiques
sociales.
organisation à leur usage et à celui de leur environnement
(et implication des élèves eux-mêmes dans
leur déroulement) de stages intensifs relatifs aux outils
de l'autodidactie (amélioration technique de la lecture,
spécificité des lectures disciplinaires, observation
des productions sociales à l'usage des non spécialistes
dans chaque discipline), au fonctionnement des bibliothèques
publiques et spécialisées (par exemple, le CDI),
à des investigations approfondies de la littérature-jeunesse
et du monde de l'édition contemporaine.
publication quotidienne d'un journal destiné à toutes
les classes du collège et à l'environnement (parents,
travailleurs sociaux, etc.), journal conçu comme l'outil
d'une politique de lecture à laquelle le collège
contribue : lieu privilégié de confrontation des
opinions, de réflexion, d'échanges sur la question
des rapports à l'écrit dans et hors l'école,
occasion efficace d'associer au débat l'ensemble des partenaires
impliqués dans la maîtrise d'un langage à
travers sa mise en uvre.
présence programmée dans les lieux publics du quartier
ou du canton (commerces, écoles maternelles et élémentaires,
mairie, offices, organismes, centres de santé, etc.) afin
d'y promouvoir une rencontre des écrits en rapport avec
les raisons de les fréquenter, qu'il s'agisse d'un travail
sur les textes spécialisés, d'une mise en relation
avec le traitement de ces sujets dans la presse, dans les ouvrages
de vulgarisation, avec les ouvrages documentaires, avec la manière
dont ces sujets servent de point de départ à une
écriture littéraire. Par exemple, assurer la continuité
d'une animation lecture dans une boulangerie, dans un centre PMI,
etc., étudier avec un comité d'entreprise ce qu'on
dit du travail dans la littérature jeunesse, produire avec
la bibliothèque municipale le travail de préparation
d'un salon de la lecture et de l'écrit en prise avec les
pratiques réelles des « gens », etc.
intervention systématique dans l'environnement afin de
produire en circuit-court des écrits de proximité
en lien avec ce qui se joue dans les lieux d'activités
collectives, sorte de fonction d'écriture publique à
laquelle les habitants seraient associés à partir
de leur expérience, de leur savoir, de leur implication.
Par exemple, des historiques, des guides, des conseils, etc. mêlant
des écritures différentes.
production de monographies travaillant des expériences
individuelles pour transformer, par l'écriture, des existences
en destins. Par exemple, interviewer des parents immigrés
d'élèves de maternelle et créer une collection
de livres croisés sur les souvenirs, les légendes,
les aventures, les réalités économiques,
sociologiques, les représentations de l'immigration, etc.
afin de faire exister dans les BCD et les bibliothèques
publiques un fonds d'ouvrages travaillant le passé et le
présent de la diversité des histoires des habitants
d'un quartier, production locale mise en réseau avec la
production générale qui renouvelle le territoire
de l'écrit que les enfants de maternelle et de primaire
vont rencontrer pour développer leur savoir lire en découvrant
l'universalité de leurs racines. Par exemple, écrire
avec chaque nouveau retraité sa biographie afin que la
collectivité profite de l'expérience accumulée
d'une vie de travail et du regard sur l'histoire et sur la société
qui en découle, biographie éditée grâce
aux ressources informatiques et présente dans tous les
lieux de lecture publique du quartier ou du canton
conventionnement entre le collège et différentes
instances ou associations du quartier désireuses de participer
au développement d'une politique locale de lecture afin
de s'associer à l'utilisation de la « raison
graphique » comme outil de travail et d'approfondissement
de l'expérience individuelle et collective. Qu'il s'agisse
de la volonté des municipalités de déployer
la vie citoyenne par la parution d'un journal municipal qui soit
autre chose qu'un bulletin d'information, de commémoration
ou de reportage. Qu'il s'agisse des associations sportives, humanitaires
ou culturelles préoccupées de développer
l'exercice par leurs adhérents d'une « passion »
ou d'un engagement et de renvoyer à la collectivité
une contribution qui enrichisse l'expérience mutuelle
de cette rencontre d'investissements spécifiques.
4. Perspective
On voit à travers cet exemple de collégiens formateurs
dans la cité, qu'aucune des actions évoquées
ne dépasse les compétences ordinaires d'un professeur
de collège. Ce ne serait donc que ça ? Oui,
toutes ces pratiques existent déjà et il n'est pas
d'enseignant qui, d'une manière ou d'une autre, ne s'y
soit pas déjà livré. Et pourtant
Ce qui change ici, c'est moins la nature des activités
que leur statut, leur cohérence et leur place dans le curriculum.
En généralisant à partir de ce type d'expérience
(dont les résultats tranchent significativement avec ce
que les mêmes enseignants, dans le même lieu, avec
le même public, obtenaient jusque là à travers
une organisation traditionnelle correctement menée), il
est possible de mettre en évidence quelques principes
de fonctionnement :
Il s'agit d'activités globales qui obligent à recourir
simultanément aux différents langages comme autant
d'outils pour penser le réel dans sa complexité.
Ces activités ne sont pas des applications épisodiques
mais constituent le travail productif quotidien des élèves.
C'est le retour réflexif systématique sur ce travail
productif qui produit les savoirs qui vont être mis en système
et servent de point de départ pour agréger progressivement
les connaissances disciplinaires disponibles.
La conception et la conduite de ces activités n'est pas
le fait d'enseignants pris isolément mais l'objet du travail
d'équipe de l'ensemble des professeurs. Chacun est donc
à la fois responsable d'un groupe d'élèves
au niveau de son activité globale et ressource disciplinaire
dans son domaine de spécialisation pour d'autres groupes.
L'équipe a la responsabilité de penser la stratégie
d'ensemble, de concevoir les outils de son évaluation et
de la faire évoluer en fonction des étapes franchies.
Il s'agit donc pour chaque collège de s'inscrire dans une
logique de recherche-action.
Ce travail productif régulier est celui d'un groupe permanent
d'élèves, dans la diversité de leurs compétences
et de leurs difficultés. Ce qui fait l'objet de l'engagement
(contrat) individuel, c'est la nécessité, d'une
part d'apprendre à faire seul ce que le groupe a réussi
grâce aux contributions de chacun, d'autre part de participer
à l'élaboration des outils dont chacun a besoin
pour mener à bien cet apprentissage. Mais c'est le groupe
dont le fonctionnement est analysé (évaluation formative)
en fonction de la qualité de la promotion collective qui
en résulte au niveau des savoirs individuels, étant
entendu qu'il n'y a pas de redoublement ou de sortie possibles.
Le second critère d'évaluation du travail du groupe,
c'est la qualité de son implication destinée à
faire évoluer les usages des langages dans les comportements
individuels et collectifs au niveau de l'environnement. Et donc
dans la réduction progressive de l'écart entre savoirs
savants et pratiques sociales, condition d'efficacité en
retour des investissements scolaires.
De nombreuses recherches ont montré qu'il s'écoulait
plus de trente ans entre l'émergence d'une idée
pédagogique nouvelle et le début de son introduction
dans le système éducatif. Le collège unique
a donc de l'avenir. Pour peu qu'on y veille
Jean Foucambert
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La crise du collège
unique.
Propositions
Intervention de François Dubet
On annonce un « grand débat » sur
l'école et chacun sent bien que ce sera là une des
manières de sortir « par le haut »
de la crise qui s'est maintenant installée dans le monde
scolaire. Un des dossiers essentiels sera celui du collège.
Non parce que le collège serait le « maillon
faible » où l'on n'apprendrait rien, mais parce
que le collège unique tel qu'il est n'a jamais véritablement
surmonté les ambivalences attachées à sa
naissance même.
1. En installant le collège unique en 1975, René
Haby a énoncé fortement deux principes. Le premier
affirmait le principe d'une scolarité obligatoire et commune
jusqu'à 16 ans ; le collège devait accueillir
tous les élèves. Le second principe affirmait que
ce collège proposerait à tous le type de formation
et de culture du lycée d'enseignement général
jusque là réservé à une élite
scolaire et sociale. D'emblée, la contradiction entre ces
deux principes s'est manifestée et les établissements
se sont efforcés de la résoudre grâce à
la mise en place de filières de dérivation, d'orientations
précoces, de classes de niveaux Au fil des années,
cette stratégie a montré ses limites, son caractère
injuste et son « hypocrisie » puisque ces
diverses stratégies étaient, en fait, des modes
de relégation des élèves pour lesquels le
collège unique n'était pas fait, alors même
que sa vocation affichée était d'accueillir tous
les élèves.
2. Avec l'accroissement des difficultés économiques
et sociales, avec le développement des stratégies
d'évitement de certains établissements par les familles,
avec l'entrée massive de l'adolescence et de ses problèmes
dans l'école, la contradiction du collège est apparue
de plus en plus intenable. En dépit des réformes
successives, de l'autonomie conférée aux établissements,
du travail en équipe et de la conviction des enseignants,
la situation est apparue de plus en plus intenable : les
inégalités les plus fortes ne sont pas réduites,
un pourcentage élevé de collégiens semble
hors jeux, certains sont violents, beaucoup s'ennuient et n'apprennent
guère
Des élèves ont le sentiment d'être pris dans
un piège et les enseignants ont l'impression de ne plus
pouvoir accomplir le métier pour lequel ils ont été
formés et sur lequel ils avaient signé une sorte
de contrat moral avec le Ministère et, au-delà,
avec la société.
3. Face à cette situation, plusieurs sorties s'offrent
à nous.
a. La première consiste à renoncer au collège
unique en instaurant une sélection à la fin de la
classe de cinquième, à l'entrée en sixième
disent quelques-uns. Les plus faibles des élèves
iront alors vers l'enseignement professionnel. Il faut refuser
ce scénario pour plusieurs raisons. On ne peut ignorer
que cette séparation sera largement sociale au moment où
la société française souffre du creusement
des inégalités et des distances sociales. Mis ensemble,
les élèves les plus faibles auront encore moins
de chances de progresser et les enquêtes internationales
nous apprennent que les pays qui ont choisi cette solution obtiennent
les scores les plus faibles en termes d'efficacité et en
termes d'équité. Ajoutons aussi que cette séparation
des élèves conduira aussi à une séparation
des enseignants ce qui ne sera pas sans poser quelques problèmes
corporatistes.
b. La seconde solution consisterait à ouvrir l'espace des
choix en sortant des contraintes de la carte scolaire. Tout en
maintenant formellement un cadre unique, les collèges se
hiérarchiseraient fortement selon leurs ambitions et leur
recrutement social. Cette solution ne ferait que prolonger une
tendance actuelle et ne ferait de l'unité de l'école
obligatoire qu'une sorte de masque, masque grimaçant d'ailleurs
pour les moins favorisés.
c. La troisième solution consisterait à ne rien
changer au collège tout en donnant des moyens supplémentaires.
Sans doute faut-il donner des moyens, mais on ne peut croire que
l'attribution de nouveaux moyens et de nouveaux personnels suffirait
quand ces moyens ne lèvent pas la contradiction fondamentale
du collège. On sait déjà que les politiques
de ZEP ont probablement freiné la chute de certains établissements
et que les nouveaux personnels ont limité la violence,
mais en même temps, ni l'échec, ni la violence, ni
le faible intérêt scolaire ne paraissent en voie
de régression. Le problème des moyens doit d'abord
être commandé par la question des finalités
du collège lui-même.
4. La quatrième solution, celle que nous choisissons, consiste
à redéfinir le collège pour en faire un niveau
autonome de formation dont la finalité est de donner une
culture commune à tous les élèves, ceux qui
iront vers des études longues et abstraites, comme ceux
qui s'engageront vers une formation professionnelle plus courte.
L'objectif de ce collège ne peut pas être de niveler
le collège par le bas, mais de garantir des savoirs et
des compétences considérés comme élémentaires
à tous les élèves. C'est là un choix
essentiel en termes de justice et de cohésion sociale,
de même que c'est un choix éthique puisqu'il s'agit
de « garantir » un minimum aux plus défavorisés
des élèves.
5. La construction du collège pour tous est d'abord un
acte politique au sens fort du terme. Il importe d'abord de savoir
ce que la « nation » décide en ce
domaine et les problèmes pédagogiques, comme les
moyens, doivent être déterminés par ce choix.
Ce ne sont pas les problèmes pédagogiques qui doivent
déterminer les politiques scolaires, mais ce sont les politiques
scolaires qui doivent, dans un second temps, déterminer
les moyens pédagogiques, ceux qui relèvent de la
responsabilité et de la compétence des professionnels.
C'est pour cette raison qu'un débat public est indispensable,
débat dans lequel les enseignants, les parents, les élèves,
les confédérations syndicales de salariés,
les entrepreneurs, les associations concernées par ces
problèmes, doivent être consultés. La définition
des politiques scolaires ne peut être limitée au
seul monde des spécialistes et des professionnels de l'éducation
dans une société où l'on considère
que l'école est un bien commun.
6. Pour ce qui est de la création d'un collège pour
tous, un certain nombre de questions doivent être posées
de manière nette.
a. Quelles sont la nature et le contenu d'une culture commune
capable d'armer les élèves pour leur vie de citoyen,
pour leurs études ultérieures qui ne seront pas
forcément des études générales, capable
de les inscrire dans une tradition culturelle et capable aussi
de leur permettre de se révéler à eux-mêmes ?
C'est là un choix difficile car il imposera, à la
fois, des sacrifices dans les programmes actuels, et des innovations
radicales.
b. Le collège ne saurait être simplement un lieu
d'instruction au moment où chacun déplore la crise
de l'éducation dont souffrent de nombreux élèves.
On ne peut imaginer que la formation d'un tel collège n'affecte
pas la définition du métier d'enseignant lui-même,
de sa formation, de sa vocation, du fonctionnement des équipes
et des établissements. Le collège doit porter un
projet éducatif.
c. Aujourd'hui, le collège n'est pas le terme des études,
loin s'en faut. Il importe donc de définir les modalités
d'orientation qui en marquent le terme afin que celles-ci soient
le plus justes possible, qu'elles n'engagent pas les élèves
dans des impasses et qu'elles s'efforcent de rompre avec la « tradition »
d'une orientation par l'échec vers l'enseignement professionnel.
d. Le dernier grand problème est celui du « pilotage »
du système lui-même, de l'autonomie dévolue
aux établissements et aux professionnels, et de la capacité
de contrôle du centre afin de maintenir l'homogénéité
de l'école. Il nous faudra probablement être plus
centralisateur et plus décentralisateur que nous ne le
sommes aujourd'hui où les normes communes n'empêchent
pas un éclatement progressif du système scolaire.
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Ce texte n'a nullement la prétention de définir
le collège pour tous, il refuse même cet objectif
en affirmant que la construction de ce collège ne peut
être l'affaire des seuls professionnels et des seuls spécialistes.
C'est un appel engagé à un débat public sur
l'école.
François Dubet